Série Madones de Laura Delvaux © Pierre Schwartz
Critiques arts visuels

Fictions modestes et réalités augmentées

L’aventure utopique d’une humanité sans marges

Tête de proue de la « figuration libre » dans les années 1980 et collectionneur d’art populaire, Hervé Di Rosa a fondé avec Bernard Belluc le MIAM (Musée International des Arts Modestes) en 2000 dans sa ville natale de Sète pour y accueillir des productions artistiques hors norme, en marge du marché et des institutions. Il y accueille jusqu’au 18 septembre une exposition en « réalité augmentée », en partie consacrée aux œuvres réalisées à la « S », un centre d’art singulier au fin fond des Ardennes.

Par Julien Bécourt publié le 12 avr. 2022

Pour en finir avec le dogmatisme de Dubuffet quant à la définition de l’art dit « brut » ou « outsider », le peintre Hervé Di Rosa a opté plus prosaïquement pour l’appellation d’« art modeste », qui englobe les productions réalisées par des artistes non-professionnels avec les moyens du bord, dans tout ce qu’elles possèdent d’insolite, de ludique ou d’extravagant. Au MIAM, Di Rosa cherche à valoriser les œuvres sans mettre en avant le handicap éventuel des artistes, et sans non plus les dissocier de productions d’art contemporain qu’il expose à leurs côtés – des installations de Stéphane Thidet aux toiles de Paul Loubet, où l’esthétique des jeux vidéo rencontre l’abstraction des motifs de tapisserie. S’insurgeant contre le purisme d’un « art des fous » qui dénie toute forme d’acculturation, Di Rosa souligne au contraire son aspect résolument impur et sa porosité à la culture populaire. Et qui dit culture populaire dit monde virtuel et gaming, télévision et cinéma, bande dessinée et film d’animation, mode et artisanat… Des influences prégnantes dans cette exposition structurée autour des réalisations de résident.es de la « S », un centre d’art mâtiné d’institution (anti)psychiatrique, situé dans une ancienne caserne au cœur des Ardennes.

 

Adolpho Avril et Olivier Deprez, Après la Mort, Après la Vie (détails), © Pierre Schwartz

 

Poésie psychédélique 

La figure la plus troublante de cette nébuleuse d’artistes en marge – ou plutôt, sans marges – est sans nul doute Barbara Massart, ornant l’affiche de l’exposition et dont on retrouve les créations textiles aussi bien dans des installations scénographiques que dans des rituels costumés, mis en scène par le photographe et cinéaste Nicolas Clément, devenu son collaborateur attitré. Sorte de Jeanne d’Arc des temps modernes, trônant en majesté sur un destrier dans un long « manteau-abri » cousu main, Massart fabrique des patchworks multicolores et filandreux qui ne sont pas sans évoquer les installations d’Annette Messager ou les costumes de Nick Cave (le plasticien et non le musicien homonyme). Ce splendide travail conjugue la vision d’un monde parallèle hautement stylisé avec une poésie surréaliste qui ressort notamment de deux films tournés en Super 8 : Barbara dans les bois (2015) et Santa Barbara (2019), road-movie en mobylette tourné en Andalousie. Barbara Massart a conquis de haute lutte son territoire et y apparaît comme une walkyrie punk et glamour, un mythe à elle toute seule. Lors d’une parade carnavalesque sur les chemins ardennais, elle s’improvise meneuse des troupes et compte désormais parmi les figures phares de la « S » où ses parents l’avaient initialement conduit dans l’espoir de dynamiser son inspiration artistique. Pari réussi !

 

Série Barbara dans les bois, Nicolas Clément (2014) © D.R.

Prodiges visionnaires 

Chez les résidents de la « S », on trouve fréquemment décliné une iconographie religieuse à travers broderies, peintures et objets de récupération : les statues de vierges emberlificotées dans les ficelles multicolores de Laura Delvaux, les crucifix aux extrémités rembourrées par des épaulettes en coton de Rita Arimont, ou les portraits de nonnes, détourés comme des vitraux, signés Irène Gérard. Dressées sur un autel, ces créations déploient de concert une vision hautement excentrique du christianisme. Tout aussi peu orthodoxes, les peintures de Jean Leclercq reproduisent à la gouache des cases de bande dessinées de Tintin sur un mode naïf, tandis que Richard Bawin se réapproprie des icônes du cinéma hollywoodien (Rocky Balboa, Terminator, Clint Eastwood…) à travers des collages et dessins géométriques sur fond noir, où viennent se glisser des écritures improbables. Le non moins fascinant Capitaine Lonchamps, artiste pataphysicien, s’empare quant à lui de peintures ou d’objets trouvés pour les recouvrir de points blancs, entre flocons de neige et phosphènes. Un pointillisme obsessionnel qui recoupe inconsciemment celui de l’artiste Yayoi Kusuma. Généreusement hébergés par le MIAM, dont la visite s’impose lors d’une halte à Sète, ces prodiges visionnaires n’ont rien à envier à la frange la plus azimutée de l’art contemporain. 

 

Collectif Post Animal © Pierre Schwartz

 

Fictions modestes et réalités augmentées, Jusqu’au 18 septembre 2022, au MIAM, Sète