Justin Fitzpatrick, Frieze! (Seeds of Urizen), 2019
Critiques arts visuels

Fly, Robin, fly

Visiteurs, délestez-vous de vos a prioris genrés avant d'entrer : Fly, Robin, fly immerge dans l’univers d’un conte ficelé autour de la figure ambiguë du castrat. Avec cette exposition collective, le plasticien-commissaire Nils Alix Tabeling, lauréat de la bourse Mécènes du Sud, prend le parti de débrider les imaginaires pour émanciper les corps, sans jamais tomber dans un discours moralisateur.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 26 mai 2021

 

« Men are admitted but not welcome » : la célèbre pancarte que la féministe Eva Kotchever avait accroché à l’entrée de son café dans les années 1920 pourrait hérisser, encore aujourd’hui, le poil des politiques en croisade contre les « séparatismes ». Sur la façade de l’espace Mécènes du Sud à Montpellier, la citation se déploie comme un sourire sarcastique et une formule magique protectrice. Sous cette inscription liminaire, à travers la porte vitrée de l’entrée, on aperçoit un podium de pole dance, une discipline qui véhicule son lot de clichés sur le plaisir masculin. La seconde fenêtre, barrée du titre de l’exposition – Fly, Robin, fly –, ouvre sur une chambre dont le mobilier, incrusté de pierres précieuses, semble s’être échappé de la Belle et la Bête, le film surréaliste de Jean Cocteau. Une paire de mains en plâtre s’agrippe à un divan soutenu par des boules et des pieds gallinacés, comme une invitation au voyage imaginaire et initiatique. L’auteur de cette œuvre, Nils Alix Tabeling, a conçu cette exposition collective autour de la figure ambivalente et mythifiée du castrat, ce jeune homme ablaté des testicules avant sa puberté pour qu’il conserve une voix aiguë. Avant d’entrer, mieux vaut se délester des idées reçues et des attributs qui façonnent la hiérarchie entre « sexe fort » et « sexe faible ».

 

Syndrome de la figure fantôme

Les pièces de l’exposition semblent hantées par les êtres qui les ont ou les auraient pratiquées. Derrière la barre de pole dance au pied de laquelle traîne, comme une mue, une cuissarde à talon haut, c’est l’ombre d’une Méduse, incarnée et effeuillée lors d’une performance par Mélissa Airaudi, qui plane et s’allonge dans les fenêtres numériques projetées au mur. La créature mythologique, qui enraye le regard des hommes et retourne sa violence contre eux, s’infiltre dans les réseaux sociaux. Ces médiums « d’autofiction émancipatrice » selon l’artiste conjurent paradoxalement la pétrification des identités. La Gorgone glisse encore sur les fresques au pochoir d’Alison Yip aux côtés de silhouettes hybrides qui ornent les parois de la chambre aux allures de fumerie que Nils Alix Tabeling a imaginé pour un hypothétique Héliogabale. Cet empereur romain jugé « pervers » par ses contemporains, célèbre pour ses orgies homosexuelles, s’était érigé en divinité androgyne défiant le panthéon traditionnel. Des auréoles brunâtres au sol et sur les coussins du divan, bourrés de fleurs aux propriétés curatives, indiquent qu’un rituel a eu lieu. Objet d’oppression et de luxure, la cage dorée, forgée par Vanessa Disler et dans les barreaux de laquelle on décrypte la phrase « Born from a rooster egg », pourrait être le cocon duquel s’est échappé le « monstre » dont on ne perçoit que la voix. Selon la légende, les castrats seraient nés d’œufs de coq : c’est ainsi que le Vatican, ayant interdit la pratique de l’émasculation, légitimait le fait d’en recruter pour les besoins de leurs chœurs, interdits aux femmes.

 

Il était une fois un monde inversé

Mêlant des esthétiques rococo, expressionnistes ou postInternet, Fly, Robin, fly emmène dans un récit fabuleux, où les éléments du mythe et les faits historiques permettent de mettre en perspective les réflexions contemporaines sur le genre, une construction sociale qui traverse les époques. Ici, les rapports de pouvoirs s’inversent, non sans humour : les avatars de la femme castratrice, fatale, mante-religieuse, puissante – en un mot la « sorcière » qui condense les peurs, les haines et les fantasmes phallocrates –, y sont déclinés jusqu’à l’outrance. Ce sont le talon aiguille avec lequel Marie Legros écrase les objets et les meubles de son intérieur dans un plan séquence guidé tout entier par ce pied (Marcher sur les choses, 1997) ; les fessiers démesurés que dessine Namio Harukawa, un pornographe rattrapé par les institutions artistiques, dans des planches exaltant le « face-sitting » ; la bouche ensanglantée d’une femme qui semble avoir arraché avec les dents toutes les violences qu’elle a subi et qu’elle raconte face caméra dans Paradise. Avec ce film, Tai Shani adapte la Cité des Dames – un récit allégorique à la gloire de l’intelligence féminine écrit en 1405 par Christine de Pizan – dans une verve hallucinée qui flirte avec le nanar gore. La rare présence masculine dans l’exposition s’avère tronquée et amoindrie, dans le plaisir et la douleur : le corps frêle et écrasé, le visage complètement absorbé dans la chair chez Harukawa ; le tronc atrophié et la tête totalement aplatie dans la sculpture de Mark Barker. Ce jeune homme en grès, qui tient un plant de tomate stérile à la main, évoque les cadavres pompéiens pétrifiés par la cendre lors de l’éruption du Vésuve, que certains ont attribué à une punition divine. Le châtiment prend les traits d’une horde de policiers zombies, monté sur roulettes et armés de ciseaux dans une peinture de Justin Fitzpatrick. La toile s’immisce dans l’espace comme l’ersatz d’une société de contrôle que l’on aurait déjà abolie en franchissant le seuil de Fly, Robin, fly. En faisant référence à Urizen, le dieu de la loi et de l’uniformité inventé par le peintre et poète romantique William Blake, cette œuvre apparaît comme l’envers visible mais figé d’Héliogabale dont l’aura persiste à travers l’installation de Nils Alix Tabeling.

 

Réservoir à monstres

Dans ce conte qui subvertit les typologies stéréotypées et le conformisme, tant moral qu’esthétique, la figure du « monstre » n’agit pas en repoussoir mais devient un refuge face à un ordre qui voudrait façonner les corps, et les manières de les habiter. Au-delà de l’acte de barbarie pratiqué dans les sociétés patriarcales, « l'émasculation devient un mythe originel donnant naissance à un nouveau corps, écrit le plasticien-curateur. La perte d'un organe est présentée comme le point de départ d'une nouvelle voix. Voix au sens de chant, mais aussi d'une nouvelle place dans la société. » Laisser flotter le castrat sans jamais le montrer, c’est refuser de l’assigner à un « type », à une pratique située et la proposer en tant que matrice d’enveloppes libres, « mutantes » ou « queers ». Des corps désirables et désirants à l’image de celui que Maria Lassnig explore à la pointe d’une caméra dans Iris. Par un simple jeu de miroirs, les plis de la peau et les courbes féminines s’étirent en paysages mouvants, tantôt dilués tantôt fragmentés, continuellement remodelés. Une matière que l’on a plaisir à découvrir sans autre règle que celle de la curiosité. Cette attention enfle jusqu’à l’explosion avec la vidéo WhatWouldYou de Kengné Téguia : la figure humaine disparaît dans une saturation de couleurs et de sons qui éclate, en quelques minutes, les perceptions domestiquées. Un cri alien poussé de manière absolue : l’artiste, qui refuse toute médiation autour de son œuvre, oriente vers le hashtag #TheBLACKRevolutionwillbeDEAFinitelyLOUD. La figure du castrat fusionne ainsi avec celle du cyborg, cette « image condensée de l'imagination et de la réalité » que nous serions tous d’après Donna Haraway. Dans la lignée de la sociologue et biologiste californienne, le philosophe Paul B. Preciado explique : « On a été construits en monstres par l’histoire médicale, mais aussi par l’histoire sociale et politique du capitalisme colonial. Quand je dis “monstre”, je ne parle pas uniquement des transexuels, mais aussi des hommes ouvriers, des femmes dans leur totalité, sans enfants ou frigides, non-hétérosexuelles, des femmes avec enfants non-mariées, des corps considérés comme handicapés, comme “malades mentaux”, des corps non-blancs considérés comme des “machines vivantes” […] Mais la monstruosité n’est pas seulement le corollaire d’un système d’oppression ou de pouvoir. C’est aussi un réservoir de résistance politique ».1      

 

1. Lire l’entretien avec Paul B. Preciado par Jean-Roch de Logivière & Iris Deniau : http://www.mouvement.net/teteatete/entretiens/paul-b-preciado

 

> Fly, Robin, fly, jusqu’au 20 juin à Mécènes du Sud, Montpellier

Légendes : 

Image 1 : Mélissa Airaudi, Commençons par la disparition du réel, 2021. p. Élise Ortiou Campion

Image 2 : Nils Alix Tabeling, Triclinium : "Héliogabale. Julia. Julia", 2021. p.  Élise Ortiou Campion

Image 3 : Mark Barker, Untitled [sweats], 2021. p.  Élise Ortiou Campion