Solo for two de Mats Ek © Agathe Poupeney

Forsythe, Ek, Keersmaeker

Trop rares sont les occasions de voir en live les grandes signatures de la danse, celles qui, bien que contemporaines sont déjà dans entrées dans l’histoire. Fait plus rare encore : pouvoir les observer réunies. C’est pourtant ce qu’offre le ballet de l’Opéra de Lyon en rejouant les pièces des années 90-2000 de William Forsythe, Mats Ek et Anne Teresa de Keersmaeker, avec éloquence et générosité.

Par Léa Poiré publié le 22 sept. 2021

William Forsythe, Mats Ek et Anne Teresa de Keersmaeker. Bien connus des fans de ballets, mais aussi du grand public, ces noms hantent la récente histoire de la danse néoclassique et contemporaine. Mais alors qu’en fermant les yeux il est possible de se remémorer leurs styles chorégraphiques respectifs – les traits d’humour de Forsythe, la patte romantique et psychologique de Ek, l’aisance musicale de Keersmaeker -, les observer en live est toujours un petit évènement. C’est donc un programme de choix, trois pièces courtes, une de chaque chorégraphe, que s’offre le ballet de l’Opéra de Lyon pour ouvrir sa saison à la Maison de la Danse.

 

Avec humour et amour

Un homme balance son bras droit par-dessus son épaule gauche avec un mélange d’étonnement et de désinvolture. Il n’en faudra pas moins à William Forsythe pour composer une danse toute en rebonds et balancés. Piquée d’espièglerie, son N. N. N. N., crée en 2002, réunit quatre danseurs qui n’auront de cesse de jouer avec le poids de leurs corps, en s’accrochant les uns aux autres, bras dessus bras dessous, élançant leurs membres dans tous les sens sans pour autant se prendre de baffes. Le tout, en conservant une maîtrise technique et une retenue physique issue de la danse classique. Car le créateur américain a toujours cherché à renouveler et déconstruire ce vocabulaire – au sein du Ballet de Francfort puis de sa propre compagnie – et à le propulser dans l’ère numérique grâce à ses recherches sur la notation du geste menées à sa Motion Bank. Sans autre musique que celle des corps, dans la dislocation des gestes et l’élasticité des sauts, on retrouve dans N. N. N. N. ce goût certain du chorégraphe pour l’exploration, en profondeur, des fondamentaux.

Bien que bâtie sur ce même terreau, la pièce de Mats Ek, qui emboîte le pas aux quatre garçons, est de toute autre facture. Le chorégraphe suédois est connu pour être un grand romantique. Son style se repère facilement : pieds fléchis plutôt que pointés, larges pliés rapprochant les danseurs du sol, mains qui se baladent avec des petits gestes rapides et fluides, colonne vertébrale ondulante et sur-expressivité assumée. Solo for two, n’y échappe pas. Un homme, une femme, habitent un décor pensé comme un appartement minimaliste : sans meubles, mais avec des murs, une porte, un escalier. Sur la musique crépusculaire d’Arvo Pärt, on suit les tribulations de l’un puis de l’autre et de leur relation dépeinte avec pudeur et humour. À l’image de cette scène où, face à face, ils échangent leurs vêtements alors que l’escalier tout entier vibre au rythme d’un rapport sexuel.

 

 

Voir pour mieux entendre

La musique est classique, la danse dite « contemporaine » mais accepte volontiers de conserver des bases académiques : formations géométriques, lignes dessinées, écriture pointilleuse. Mais s’il y a bien une chose à retenir du travail d’Anne Teresa de Keersmaker, à l’origine de Die Grosse Fuge (1992) – troisième œuvre au programme – c’est que la musique est toujours complice et compagnonne de ses chorégraphies. Un peu comme une serial killeuse, tout au long de sa carrière, la chorégraphe flamande s’est attaquée quasi méthodiquement aux partitions de compositeurs baroques, classiques, contemporains ou de jazz, pour les magnifier par le geste. C’est ainsi que retentissent les premières notes, graciles, de la Grande fugue de Beethoven. Huit danseurs empoignent ce quatuor à cordes, l’un des derniers du compositeur, qui reçut en son temps un accueil mitigé, jugé indéchiffrable et repoussant. Ensemble, ils se fondent dans les mélodies, enchaînent les duos, trios, solos, les chutes et les décalages rythmiques. Au bout de quelques minutes, se produit l’effet recherché par la chorégraphe dans la plupart de ses œuvres : c’est en observant la danse qu’on entend, ne serait-ce qu’un peu mieux, la musique.

En trois temps et trois tempos, avec éloquence et bienveillance, le ballet de l’Opéra de Lyon – dont nous saluons l’excellence de ses interprètes – nous a ainsi pris par la main et guidé dans la variété des écritures de la danse. On aurait pu se dire que de ces chorégraphes superstar, on n’apprendrait rien de neuf. Qu’on en savait déjà trop ou qu’on en avait déjà trop vu. Mais, c’est précisément dans un travail minutieux de curation, dans l’assemblage d’époques, de styles et d’approches, dans les délicates correspondances entre trois danses musicales mais pas trop bavardes, dans le ni trop, ni trop peu, que se loge l’intelligence et le cachet de cette généreuse soirée.

 

> N.N.N.N., Solo for Two, Die Grosse Fuge de William Forsythe, Mats Ek, Anne Teresa De Keersmaeker par le ballet de l’Opéra de Lyon a été présenté du 14 au 18 septembre à la Maison de la Danse de Lyon ; les 22 et 23 septembre à la MC2, Grenoble ; les 3 et 4 décembre au Théâtre de Nîmes