Georgia O'Keeffe en 1960 Albuquerque, New Mexico © Tony Vaccaro - Getty
Critiques arts visuels

Georgia O’Keeffe

Ses peintures de fleurs lui ont valu une réputation sulfureuse. Pourtant Georgia O’Keeffe ne s’est jamais laissée enfermer dans une lecture sexualisée de son œuvre. La rétrospective de cette figure majeure de l’abstraction au Centre Pompidou déjoue les logiques de genre dans la visibilité des œuvres pour renouer avec une quête de l’universel.  

Par Alexandre Parodi publié le 5 oct. 2021

 

« Les hommes aiment me présenter comme la meilleure femme peintre. Je pense que je suis l’une des meilleurs peintres tout court », affirmait Georgia O’Keeffe1, première femme exposée au Musée d’Art Moderne de New York en 1946. Dans un marché de l’art dominé par les productions masculines, le succès de l’Américaine relève de l’exception. Encore aujourd’hui, plus de trente ans après sa mort, seulement 11% des acquisitions des plus grands musées américains sont des œuvres d’artistes féminines, selon une enquête Artnet portée sur la décennie 2008-2018. Une décennie qui a aussi vu essaimer les expositions collectives réservées aux artistes femmes, dont la dernière du Centre Pompidou consacrée à celles qui ont « compté » dans l’histoire de l’art abstrait. Si la pertinence de combattre des inégalités de genre par des commissariats d’expositions paradoxalement guidés par des impératifs de genre fait encore débat, la rétrospective que consacre l’institution parisienne à Georgia O’Keeffe met en lumière le parcours d’une artiste poursuivie par une réputation sulfureuse – les commentateurs associant ses peintures de fleurs à la sublimation de la sexualité féminine – qui tend pendant près d’un siècle vers l’universel. 

 

Alfred Stieglitz, Georgia O’ Keeffe (1918), p. Georgia O’Keeffe Museum / Adagp, Paris, 2021

 

Les fleurs de Georgia O’Keeffe, objets de tous les fantasmes 

Pistils dressés, pétales écartés, les fleurs de Georgia O’Keeffe suscitent une interprétation licencieuse tant leurs formes se rapprochent de celles d’organes génitaux féminins. Les photographies d’Alfred Stieglitz, son amant et galeriste, n’y sont pas pour rien : en 1921, il expose une série de clichés de l’artiste posant nue devant ses propres toiles. Dès lors, une réputation allant du scandale à la fascination entoure Georgia O’Keeffe. 

Si au départ elle admet ces lectures érotisées de son œuvre, peu à peu, elle les réfute, ne souhaitant pas réduire ses tableaux à la seule expression d’un érotisme féminin. « Les gens parlent de leurs propres projections, pas des miennes », remarque l’artiste qui préfère se concentrer sur la vibration des couleurs et le rythme des lignes à l’œuvre dans ses toiles. Sur l’une de ses compositions, sobrement intitulée White Flower No.1 (1932), la peintre se concentre sur l’essentiel : une simple fleur occupe toute la surface, cette focalisation décuplant la force du motif. La ronde des pétales associée au blanc solaire du datura lui confèrent un effet à la fois majestueux et lénifiant ; le végétal devient irréel, une pure vision. 

 

 

Georgia O'KeeffeJimson Weed/White Flower No. 1, 1932Georgia O'KeeffeJimson Weed/White Flower No. 1, 1932Georgia O’Keeffe, White Flower No. 1, 1932, p. Crystal Bridges Museeum of American Art / Adagp, Paris, 2021

 

Jimson Weed/White Flower No. 1, 1932

Une quête spirituelle 

Un cèdre touffu fend les deux flancs d’une colline. L’entité géologique prend des allures humaines, la toile Black Hill with Cedar (1942) évoquant à s’y méprendre L’Origine du monde (1866), le scandaleux nu de Gustave Courbet focalisé sur les cuisses ouverte d’une femme. Si la sensualité a bien cours dans ses toiles, c’est au titre d’alliance de l’humain et de la nature, de la conscience de l’artiste et du cosmos qui l’entoure. Seule dans le désert brûlant du Nouveau-Mexique, peignant depuis son cabriolet Ford Super Deluxe qui fait office d’atelier, elle cherche avant tout à exprimer la force du paysage désertique qu’elle a sous les yeux, celui qu’elle nomme le « far away » (le très lointain). Une image à la fois spirituelle et profondément américaine : « Beaucoup d’Américains ne connaissent pas l’Amérique et n’ont jamais traversé l’Hudson. Je fais de la peinture pour ces gens-là », analyse-t-elle encore à propos de son travail.  

Dans la dernière partie de sa vie, la découverte de l’aviation étanche encore sa soif d’infini : une mer de nuage aperçue depuis le hublot lui inspire Sky Above Clouds, une œuvre épurée mais non moins vibrante. De vastes aplats de couleurs, blanc, vert et bleu, scindent la toile horizontalement. Cette ultime réalisation, créée alors que l’âge avancé de l’artiste l’empêche physiquement de travailler, est peut-être l’une des plus émouvantes. Elle clôt son œuvre et en préfigure une autre, celle de Mark Rothko figure de proue de l’expressionnisme abstrait américain. Georgia O’Keeffe, connaisseuse du travail de ce dernier, décrit ses bandes de peinture comme autant de portraits de vies humaines, des trajectoires avec un début et une fin, la vie puis la mort. Une façon de lire ses propres tentatives dans celles de son successeur. 

 

Georgia O’Keeffe, Sky Above Clouds (1976-1977), p. Georgia O’Keeffe Museum, Santa Fe. / Adagp, Paris, 2021

 

1. Whitney Chadwick, Women, Art, and Society, 1990

 

Georgia O’Keeffe, jusqu’au 6 décembre, au Centre Pompidou, Paris.