Velo negro para el viento, de Graciela Iturbide (1988) © D.R.
Critiques arts visuels

Graciela Iturbide

La photographie peut-elle conjurer la mort ? Au Mexique, où le deuil est accompagné de chants et danses, Graciela Iturbide ravive la mémoire des êtres disparus à l’aide de son appareil. La Fondation Cartier à Paris présente sa vision mystique et tragique de l’Amérique du Sud à travers 200 clichés presque tous en noir et blanc.

Par Alexandre Parodi publié le 2 mars 2022

Un cactus en forme de main, un vélo avec des cornes, une veste militaire pendue à une branche d’arbre, des hordes de corbeaux dans le ciel, des invasions de sauterelles… sous l’objectif de Graciela Iturbide, les images les plus quotidiennes semblent vouloir nous prévenir de quelque chose. Qu’elle suive des familles endeuillées après la perte d’un nouveau-né, des communautés indigènes marginalisées du Mexique ou un gang de cholos sourds-muets de Los Angeles, les projets documentaires de la photographe s’éloignent de la réalité pour laisser place à des visions oniriques et surréelles. 

Éduquée dans un pensionnat catholique et baignée très jeune dans les fêtes religieuses, la Mexicaine porte une attention mystique aux signes, tant dans sa vie que dans son travail. Elle a précieusement gardé les enseignements prodigués par son mentor, le photographe Manuel Álvarez Bravo, professeur dans l’école de cinéma où elle est d’abord étudiante dans les années 1970 : faire passer l’intuition avant la technique. Continuant de suivre son flair, Graciela Iturbide demande en 2016 à son fils, l’architecte Mauricio Rocha, de lui construire un studio où elle puisse travailler et se recueillir. Heureux hasard pour une photographe : le bâtiment, une étonnante tour de briques sans fenêtres, se situe au 37 rue « Heliotropo » – comprendre « rue du soleil qui tourne ». C’est cette adresse qui donne son titre à la rétrospective que la Fondation Cartier consacre à l’artiste dont les clichés sont à l’image de sa demeure : tissés de coïncidences.

 

Lire les présages

Le ciel vide, nu, lourd, gris, occupe plus de la moitié du cadre. Seul un poteau électrique dressé en silhouette menaçante par l’effet du contre-jour fait acte de présence. Surgissent alors des nuées d’oiseaux, des pigeons, des pies et des corbeaux. Bientôt tout se mélange, les câbles électriques, les volatiles, les poteaux, les croix, tout est envahi d’une seule et même noirceur, comme dans un rêve ou dans un cauchemar. Ce qui frappe d’abord, dans les tirages de l’exposition Heliotropo 37, c’est l’absence d’humains. Graciela Iturbide accorde autant d’importance aux paysages et aux choses qu’aux visages. Elle y lit une série de signes occultes à déchiffrer. 

Ainsi, sa fascination pour les oiseaux lui vient d’un rêve fait dans les années 1980. Elle y entendait une mystérieuse voix lui dire « sur ma terre, je sèmerai des oiseaux » en même temps qu’elle accueillait la vision d’un homme nimbé d’une foule de pigeons. Lorsqu’elle rencontrera effectivement, plus tard, cet homme entouré d’oiseaux, Graciela Iturbide se soucie peu de savoir si son rêve était prémonitoire ou non : l’appareil devient un outil pour faire de la réalité un rêve éveillé.

 

 

Pájaros en el poste de luz de Graciela Iturbide, Carretera a Guanajuato, México, 1999

 

La photographie comme rituel 

« Selon Jean Cocteau, le cinéma est la seule façon de tuer la mort », expliquait Graciela Iturbide dans un entretien avec l’auteure Fabienne Bradu. C’est après la perte de sa fille de 6 ans, en 1971, que Graciela Iturbide se consacre à la photographie. Elle saisit de façon obsessionnelle, pendant 5 ans, des « angelitos », ces enfants traditionnellement habillés en ange pour leurs funérailles, car morts avant d’avoir péché… Une manière de conjurer sa perte, et celles des autres, de tuer la mort donc, en promettant à la personne photographiée une éternité de papier.

Entre l’ici-bas et le royaume des défunts, la terre et le ciel (omniprésent), Graciela Iturbide, passeuse entre les mondes, frôle le chamanisme. C’est ce qui se produit, au sous-sol de la Fondation Cartier, où est exposée la série En El Nombre del Padre, sur fond de sacrifice rituels : le sang est partout. Partout des couleurs rouges maculent les murs de crépis blancs, partout gisent des chèvres aux cous rompus, des poulets égorgés. Toute la famille s’y met : les hommes tuent, les femmes découpent, les enfants chargent. Dans la région du Mixteca, au sud du Mexique, Graciela Iturbide découvre en 1993 une réalité socio-économique éprouvante : pour une modique somme d’argent, les propriétaires espagnols de troupeaux demandent aux Indiens mixtèques de pratiquer l’abattage. Un massacre que ces populations supportent au renfort de la religion : signes de croix et demandes de pardon répétés pour chaque bête. Pour supporter ces scènes, la photographe entre dans ce qu’elle décrit comme une « transe ». Elle s’éloigne alors de la douleur animale et plonge dans une fascination pour l’érotisme sanglant du rituel. Encore une fois, son regard mythifiant lui fait surmonter une réalité trop prosaïque. Mieux, sa photographie purge…

 

Heliotropo 37 de Graciela Iturbide jusqu’au 29 mai à la Fondation Cartier, Paris