Double Murder de Hofesh Shechter © Todd MacDonald

Hofesh Shechter

Il a été batteur d’un groupe de rock et danseur pour Mr Gaga, sa danse au rythme déchaîné qui semble venir des entrailles des interprètes est reconnaissable entre mille. L’Israélien Hofesh Shechter électrise cet automne les scènes françaises avec la reprise de sa pièce mythique Political Mother et un nouveau programme qui souffle le chaud et le froid : Double Murder.

Par Léa Poiré publié le 8 oct. 2021

Épaules rentrées, têtes baissées, bras levés, doigts écartés, chaussettes aux pieds et centre de gravité très proche du sol, les danseurs d’Hofesh Shechter ont un caractère bien trempé. Sans faire de bruit, ils glissent sur les scènes avec un feu qui semble les dévorer de l’intérieur. Œuvrant depuis une vingtaine d’années, le chorégraphe né à Jérusalem et installé à Londres a codifié un style reconnaissable entre tous, avant de l’imposer dans le paysage chorégraphique mondial. Cet automne, sa compagnie déboule en France avec une pièce de répertoire et un nouveau programme à deux visages.

Dans un halo de lumière brumeuse, un samouraï en armure s’enfonce une épée dans le flan. Riff de rock acéré et percussions abrasives, lorsque les toutes premières notes de Political Mother accompagnant cette image d’hara kiri résonnent, les souvenirs remontent intacts et un frisson parcours l’échine. La pièce, donnée en 2010 au Théâtre de la Ville à Paris, avait alors eu l’effet d’une bombe dans le milieu chorégraphique français, qui découvrait, presque sous le choc, l’énergie explosive de la compagnie d’Hofesh Shester. Dix ans plus tard, le chorégraphe remet sur pieds son spectacle emblématique – renommé pour l’occasion Political Mother Unplugged – avec sa troupe « junior », dite Shechter II, composée de danseurs venus des quatre coins du monde. La vingtaine mais déjà la hargne au ventre, dix jeunes femmes et hommes ont remplacé le samouraï. En groupe séré ils performent une danse agitée de spasmes, puisant aussi bien dans le vocabulaire du ballet classique que dans les danses traditionnelles.

 

Political Mother Unplugged

 

Marqué de plusieurs influences, dont les pratiques folkloriques israéliennes desquelles il est issu, Hofesh Shechter a aussi et surtout fait ses armes auprès de Ohad Naharin. Un autre chorégraphe israélien, directeur de la célèbre Batsheva Dance Compagny, qu’on connaît mieux sous le pseudonyme Mr Gaga, du nom d’un film documentaire sorti en 2016 qui retrace son histoire et la naissance du langage « gaga », qu’il a inventé. Cette danse fluide dopée à une rythmique effrénée ne s’arrêtant jamais a infusé les corps de la troupe d’Hofesh Shechter qui a su garder cet ADN, tout en lui administrant des gènes rock – il a été lui-même batteur dans un groupe – et cinématographiques. Car, fait rare dans la danse contemporaine, il semblerait que les pièces du chorégraphe soient pensées comme des productions hollywoodiennes, nous ballotant de la peur à la joie, usant de coupes nettes, d’une partition lumineuse millimétrée, ou de scènes de ralentis comme de rembobinages de gestes. Dans sa nouvelle version Unplugged, des écrans de projection ont été ajoutés en fond de scène, quoi qu’on puisse questionner la nécessité de ces images de dirigeants despotiques et de pouvoirs politiques violents, tant la danse et la musique portent elles-mêmes déjà ce discours. À l’instar de cette image où les danseurs, épuisés, bras au-dessus de la tête, semblent prisonniers de la musique dont les rythmes percussifs se sont transformés en coups de feu.

 

Confinements et catharsis 

Les années ont passé et la griffe Shechter s’est perfectionnée. Au Théâtre du Chatelet à Paris, il offre aux regards un nouveau programme Double Murder, composé de deux pièces, opposées dans l’ambiance. L’une ayant l’effet d’une claque plutôt réussie et l’autre d’une caresse froide, un peu moins convaincante. Avec Clowns, éternel jeu sarcastique de simulations de meurtres et de ressuscitations, les danseurs de la compagnie reprennent à leur compte une chorégraphie créée en 2016 pour le Nederlands Dans Theater de La Haye. L’ensemble est flambant, à l’image du prologue, scène de mime sous stéroïdes, et d’un décor de cirque : épais rideau de velours rouge serti de guirlandes de fête. Shechter ne craint pas non plus d’emprunter aux codes du showbiz, de la comédie musicale ou du cabaret français pour signer une pièce aussi sombre que cartoonesque.

 

 

Double Murder - Clowns 

 

C’est une toute autre énergie qui se déploie dans The Fix, dernière création en date du chorégraphe. Réalisée pendant le confinement avec sept danseurs reclus dans un village italien, le poids de l’isolement et de l’absence de contacts physiques se fait sentir. Ici, plus de décor, hormis la fumée et les rangées de projecteurs (deux éléments chers à Shechter). Exit aussi les costumes clownesques, remplacés par de simples habits amples, de ville. Dans une ambiance bleutée, les danseurs ont troqué leur énergie vertigineuse pour plus de lenteur. Mais si cette douceur est bienvenue, elle se dirige vers des pentes plus démonstratives : les danseurs languissants en cercle façon hippies autour d’un des leurs, guitare à la main, postures de méditations tendance new age, cri de loup pour appeler la meute et nos hôtes qui, descendus dans les gradins, enlacent les spectateurs. Malgré des accents parfois caricaturaux, ces danseurs admirables n’en ont pas moins réactivé, le temps d’une soirée, la valeur antique de catharsis : laisser agir sur scènes des pulsions réfrénées et des désirs mis à nu, aussi tendres que violents, pour mieux les expurger des gradins.

 

> Political Mother Unplugged d’Hofesh Shechter a été présenté les 20 et 21 septembre à l’Espace 1789, Saint-Ouen ; les 24 et 25 septembre à Points Communs, Cergy-Pontoise ; le 15 octobre à MA, scène nationale de Montbéliard

> Double Murder, Clowns et The Fix d’Hofesh Shechter jusqu’au 15 octobre au Théâtre du Chatelet avec le Théâtre de la Ville, Paris ; les 22 et 23 octobre au Carré, Sainte Maxime ; les 26 et 27 octobre à Le Liberté scène nationale de Châteauvallon ; le 11 décembre à l’Opéra de Dijon ; les 2 et 4 mars 2022 au Théâtre des Salins, Martigues