© p. Hugues Duchêne
Critiques Performance

Houellebecq au Rex Club

Dans une ambiance planante et mélancolique, trois lecteurs et Michel Houellebecq lui-même, prêtent leurs voix à sa poésie brute, lyrique, angoissée. Les trentenaires parisiens ont pris d'assaut cette performance, Existence à basse altitude. Une question surgit : que venons-nous, au juste, chercher chez celui qui se présente si volontiers comme un vieil écrivain dépressif ?

Par Camille Ferey publié le 12 nov. 2021

 

 

Sur des chaises en plastique bleu, ambiance quai du métro, éclairés par une lumière tantôt blafarde tantôt tamisée et envoûtante, les quatre protagonistes, face à face, récitent Houellebecq. Leurs voix s’élèvent sur fond de musique planante, transportées par la fumée diffusée dans la salle, façon boîte de nuit. Les mots flottent entre lumières, sons et vapeur. C’est dans une sorte d’expérience synesthésique donc, que l’atmosphère houellebecquienne, à la fois angoissante, mélancolique et douce, s’installe dans le sous-sol du Rex Club. Mais si nos cinq sens sont en éveil, c’est la langue qui est la reine.

Houellebecq au Rex Club : on s’attendait à un déchaînement de néons et de rythmes effrénés, à une mise en scène des ambiguïtés et des excès d’une société de la fête et de l’oubli de soi. Il n’en est rien. Ici ce sont les mots qui comptent. Les protagonistes eux-mêmes s’effacent, regards dans le vide flottant au-dessus du public, comme s’ils étaient ailleurs : ils sont tout entiers leur voix. Il y a quelque chose de solennel et de sérieux dans cette récitation, une gravité qui confine à l’absurde, mais dans laquelle advient comme quelque chose de punk. Existence à basse altitude se présente comme la « rencontre accidentelle de deux milieux underground : la poésie, la nuit ». On est pourtant loin des caves à la Bolano où les poèmes s’échangent contre les coups de couteau et les pipes. Mais cette sorte de croyance naïve, enfantine, désespérée, décalée et anachronique en la poésie, c’est peut-être ce qu’il y a de plus « underground » dans ce spectacle.

Nous voilà donc bercés par la langue du « Baudelaire des supermarchés », celui dont les poèmes parlent de TGV, de bite et de périphérique. Seulement voilà qu’il en parle en alexandrins et en rime, dans un registre néoclassique qui nous transporterait au XIXe siècle, s’il ne nous emmenait pas « à l’angle de la FNAC ». « Être à la fois terrestre et céleste », telle est selon Houellebecq la tâche de la poésie. Et c’est dans une grande simplicité lexicale, narrative et formelle que s’opère cette rencontre entre le trivial et l’idéal. Sa poésie est brute, fluide, quotidienne, elle raconte des histoires, il y a des personnages, un début et une fin. Loin des avant-gardes poétiques, l’auteur réhabilite le sujet lyrique, ce Moi qui souffre, aime, angoisse. C’est pourquoi sa poésie, avec plus d’humanité parfois que sa prose, nous parle de nous. On y trouve à l’état brut, nos expériences du monde, du corps, de la jouissance et du désespoir. Houellebecq décrit la nausée, le dégout de soi et du monde, l’angoisse de l’incertitude face au réel. Mais il raconte aussi pourquoi, dans un monde souvent décrit comme pourri jusqu’à l’os, « la chair fourmille d’espérance » parce qu’il reste toujours « la possibilité de l‘amour ».

Mais alors qu’on s’apprêtait à se laisser happer par cette douce mélancolie, un bon vieux vers misogyne vient nous réveiller de la torpeur. Au milieu d’un public principalement trentenaire qui a pris d’assaut l’événement – complet en quelques jours –, on s’interroge : d’où vient cet engouement mondain pour celui qui se présente volontiers comme un vieil écrivain dépressif, et pour ses narrateurs un peu boomers, matchos obsédés par le sexe hétéronormé et la fin de la civilisation ? Que cherchons-nous chez Houellebecq ? Quelque chose de subversif, de provocateur, de défiant, assurément. Une critique de la société de consommation, de la petite-bourgeoisie, de l’injonction au bien-être, des contradictions de la modernité. Mais à voir cette jeunesse se bousculer à la porte du Rex Club pour écouter une poésie qui a pour ambition de « simplement parler du monde », dans une « attitude de non-résistance au monde », il y a quelque chose qui interpelle. Est-ce cela que l’on vient chercher chez Houellebecq, une justification à notre impuissance collective qui nous autoriserait à nous vautrer dans « la position éternelle du vaincu » ?  Ou bien vient-on pour se convaincre que, même dans un monde dévasté, il restera toujours la possibilité d’une île ? Si la poésie peut, au moins provisoirement, être cette île, reste qu’elle laisse aussi un goût amer. Quand on quitte le Rex Club et l’émouvante proposition de Victorien Bornéat pour rejoindre notre existence à basse altitude, on est tentée d’emprunter à Houellebecq ses mots : « le monde entier reprend sa place, je me sens bizarrement triste ».

 

> Existence à basse altitude de Victorien Bornéat, d’après les poèmes de Michel Houellebecq a été présenté du 7 au 10 novembre au Rex Club, Paris