Itmahrag de Olivier Dubois © François Stemmer

Itmahrag

Un pied à Paris, l’autre au Caire, le chorégraphe Olivier Dubois était aux premières loges pour assister à l’émergence du mahraganat, courant musical et dansé né peu avant le « Printemps Arabe » dans les rues de la capitale égyptienne. Itmahrag, sa dernière création avec sept performeurs issus de cette scène populaire survoltée, embrase la scène jusqu’au débordement.

Par Agnès Dopff et Léa Poiré publié le 11 mai 2021

Accrochés à leurs micros, muscles tendus, bouches grandes ouvertes, leurs voix survoltées et auto-tunées s’élèvent. Les performeurs Ali Abdelfattah, Mohand Qader, Moustafa Jimmy, Mohamed Toto et les musiciens Ali elCaptin, ibrahim X, Shobra Elgeneral réunis par le chorégraphe Olivier Dubois enflamment la scène avec leur mahraganat – « festival » en arabe. Un genre de musique et de danse, né dans les rues du Caire juste avant les soulèvements du Printemps Arabe, révélé par l’ère post-Moubarak et souvent décrié pour son vocabulaire cru, ses références au sexe ou à la politique. Le temps du spectacle Itmahrag présenté au Centquatre, nous n’étions plus vraiment à Paris.

 

La langue de l’autre

Depuis Le Caire, où il vit plus de la moitié de l’année, Olivier Dubois était aux premières loges pour assister à l’émergence du mahraganat. Ses chansons à la lisière du rap, de l’électro et du chaâbi – genre musical populaire dérivé de la musique arabo-andalouse – et ses danses intégrant des acrobaties issues du break ou des pas électro, se partagent dans les fêtes entre amis, s’écoutent à la radio et se retrouvent jusque dans la publicité. Après avoir longtemps observé les performeurs souvent amateurs, le chorégraphe décide en 2020 d’engager un projet de création autour de cette pratique performative qui porte toujours en elle la fureur de la révolution. « Comme ce n’est pas une danse que je maîtrise moi-même, il fallait que je trouve une autre manière de m’en emparer et de la transformer » explique-t-il par écran interposé, quelques semaines après les premières françaises.

Dans les rues cairotes, au fil des mariages et des fêtes de quartiers, il rencontre des artistes locaux et constitue une équipe prête à s’engager sur le long terme. Mais, dans un pays marqué par les inégalités économiques et traversé par la grande pauvreté, il a aussi fallu composer avec l’inévitable autorité du statut de chorégraphe, blanc, de renommée internationale qui plus est. Si Olivier Dubois défend le soin avec lequel il s’est appliqué à construire des relations de travail semblables à celle de ses précédentes collaborations avec des interprètes professionnels, difficile d’oublier que pour ces jeunes, il est celui qui leur a offert l’opportunité de vivre de leur art, alors que le statut d’artiste existe peu, ou pas, dans le mahraganat en Egypte. « C’est à moi de leur faire comprendre que le projet est légitime, parce qu’ils ont du talent. C’est aussi mon rôle de les accompagner dans leur construction en tant qu’artistes, pour qu’ils prennent conscience de leur potentiel sans céder à la panique. » Et Itmahrag d’agir comme un porte-voix.

 

 

Essoufflés, après avoir fini leur tube Talaa / طلعة – un morceau pour lequel ils ont aussi tourné un clip dans un bâtiment vide – les sept jeunes hommes prennent le temps de faire les présentations au micro, les uns après les autres. En anglais ou en arabe, ils aiment s’appeler par leurs surnoms, se féliciter ou se charrier, parler tous en même temps. Dans Itmahrag il faut accepter de ne pas tout comprendre et de se laisser aller dans cet apparent désordre. Tel est le contrat tacite qui se passe entre le public français et les performeurs égyptiens. Mais, sous des airs d’improvisation, de bordel jubilatoire et de cacophonie, des unissons qui ne sont jamais tout à fait ensemble et pas non plus chacun pour soi, Itmahrag cache une écriture minutieuse et un travail d’adaptation de l’énergie de la rue au cadre de la scène. « Il n’est pas question d’un timing millimétré, mais plutôt d’une partition théâtrale très globale. C’est pourquoi il faut que l’écriture soit d’autant plus forte, pour que les danseurs puissent naviguer à l’intérieur » explique le chorégraphe qui a mis un point d’honneur dans sa direction d’artistes, à préparer les interprètes aux attentes du public européen. « Je voulais qu’ils aient la pleine maîtrise de leur langage, qu’ils perçoivent ce qui glorifiait ou non leur talent ou leur vulnérabilité. »

 

Mordre la lumière

Torses nus, déversant leur énergie explosive sur une scène enfumée, éclairée par un pentacle de néons comme sorti d’un rite et parsemée de chaises rouges de plastique, les sept mecs montrent les crocs. La musique grésille, monte en intensité jusqu’à la limite du supportable. Leur geste se fait plus incisif, plus excessif. Danse ou manifestation, fumées ou fumigènes, course exaltée ou fuite, chant ou cri, dans le mahraganat l’art et la lutte sont les deux faces d’une même pièce, qu’Olivier Dubois porte jusqu’à la démesure. Là, dans ce débordement, dans l’épuisement des corps jusqu’à la folie – qui rappelle la course effrénée d’Auguri, l’obsession chorégraphique pour dix-huit danseurs nus de Tragédie ou les tournoiements incessants sur les barres de pole dance dans Révolution – se retrouve peut-être la marque de fabrique du chorégraphe. Tout au long de Itmahrag il avait pourtant pris soin d’effacer ses empreintes pour laisser une plus grande place aux sept interprètes, incandescents.

 

> Itmahrag de Olivier Dubois a été présenté le 29 janvier en ligne à la Filature à Mulhouse dans le cadre du festival Vagamondes ; en représentation professionnelle le 2 mars au CENTQUATRE-Paris dans le cadre du festival séquence danse

> Du 9 au 11 juin aux Usines Fagor dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon ; le 3 juillet aux Halles de Schaerbeek dans le cadre du festival de Bruxelles ; les 8 et 9 juillet au Silo dans le cadre du festival de Marseille ; du 15 au 17 juillet au Lycée Jacques Decour dans le cadre du festival Paris l’Été ; les 11 et 12 novembre à La Coursive de La Rochelle ; le 3 décembre à l'Espace Germinal de Fosses ; les 5 et 6 décembre au Théâtre Paul Eluard de Bezons