Jazz Money et Jonathan Jones, sans titre (terres natales), 2021, vidéogramme. © Courtesy des artistes
Critiques arts visuels

Jonathan Jones

En pleine polémique sur la restitution des biens culturels aux anciennes colonies de l’Europe, Jonathan Jones réveille le fantôme d’une expédition napoléonienne dans son pays, l’Australie, et avec, la spoliation des communautés aborigènes. En bon artiste-documentaliste, l’archive s’impose dans son œuvre comme pièce à conviction du passé et de ses injustices.

Par Alexandre Parodi publié le 8 déc. 2021

Nous sommes en 1800. Un navire s’approche des terres australiennes. À son bord, des Français, principalement botanistes et dessinateurs, envoyés par Napoléon Bonaparte dans le cadre d’une expédition scientifique. L’équipage produit un certain nombre de documents d’observation : des portraits d’autochtones, des herbiers constitués de plantes australiennes que ramène le capitaine Nicolas Baudin, ou encore les premières notations musicales occidentales de chants traditionnels locaux. Pour son projet sans titre (territoire originel), Jonathan Jones rouvre les archives et réemploie ces documents, comme autant de réminiscences brutes de ce passé, organisant une nouvelle confrontation entre deux civilisations aux visions de l’environnement opposées. Descendant des communautés autochtones Wiradjuri et Kamilaroi (au Sud-Est de l’Australie), il hérite d’une représentation du monde dans laquelle humains et non-humains font partie d’un même tout, indivisible. En pleine polémique sur la restitution des biens culturels aux anciennes colonies de l’Europe, l’artiste souligne l’importance de reconnaître une forme de spoliation dans le prélèvement de ces végétaux : du vivant arraché à son territoire d’origine. 

 

Vue de l'exposition sans titre (territoire originel) de Jonathan Jones au Palais de Tokyo / p. Aurélien Mole
 

Réparer l’histoire

Sur de larges présentoirs en bois, éclairés par des lumières blanches et crues, sont alignés d’étranges documents à la manière d’une exposition de manuscrits. Dans ces conditions, le centre d’art contemporain qu’est le Palais de Tokyo prend des airs de musée patrimonial. Jonathan Jones, jeune quadragénaire, use des codes très conventionnels de la mise en scène du savoir pour réinterpréter 308 des 800 planches à herbier que l’explorateur Nicolas Baudin a ramené de son voyage en Nouvelle-Hollande (ancien nom de l’Australie) en 1803. Avec la collaboration d’une vingtaine de femmes, ils ont traduit sous forme de broderies ces planches botaniques ; les plantes se dessinant en fils noirs sur des carrés de tissu beige en laine australienne, entouré de dentelle française.

Du végétal séché de l’herbier à la pièce tissée, Jonathan Jones fait ressurgir le passé dans une démarche qui selon lui s’apparente à un geste réparateur. L’accompagnement symbolique de ces plantes par une pièce sonore, censée « leur tenir compagnie », fait partie de ce processus curatif. On peut ainsi entendre la voix de Lille Madden, artiste issue des Premières nations, chanter un air inspiré des cérémonies Corroboree – temps sacré où les Aborigènes se réunissent, dansent et chantent en costume traditionnel –, et se confondre avec des sons naturels enregistrés par Jonathan Jones dans la région de Sydney. L’artiste reconstruit par ce paysage sonore un écosystème unifié, là où l’histoire a divisé. « Dans la conception aborigène, tout ce qui est sur le territoire fait partie de leur famille au sens de kindship, qui est assez difficile à traduire en français. Chaque vivant est relié par un lien de parenté. Prendre des plantes et des animaux sans autorisation, c’est véritablement enlever des personnes », précise Daria de Beauvais, commissaire de l’exposition. L’expédition Baudin n’est ni plus ni moins que l’un des avatars d’une colonisation dont les logiques perdurent. Originaire d’un des pays les plus extractivistes au monde, l’Australie, l’artiste n’a de cesse de rappeler ces sagesses ancestrales. 

 

 

Vue de l'exposition sans titre (territoire originel) de Jonathan Jones au Palais de Tokyo / p. Aurélien Mole 

 

L’artiste en habits d’archiviste 

Collecter, documenter, interpréter, la démarche de Jonathan Jones a fortement à voir avec les pratiques méthodologiques des sciences sociales. Il a fait un premier voyage en France, spécifiquement pour consulter les archives de l’expédition au Muséum national d’Histoire naturelle. Fouillant dans les fonds documentaires, il a mis la main sur les portraits d’Aborigènes, les premiers dessins où figurent les prénoms des personnes représentées. Nicolas Baudin, ancien révolutionnaire, et son équipage, tenaient à les considérer comme des individus et non pas de simples sujets d’étude. Faisant œuvre de ces documents historiques, l’artiste les entoure de couronnes triomphales, constituées non pas de lauriers mais de matériaux naturels ayant une valeur dans la cosmogonie autochtone australienne (mimosas, œufs d’émeu, fourrure d’opossum). Une forme de mise en scène officielle qui contredit l’histoire d’une communauté invisibilisée par le gouvernement australien. Un gouvernement qui n’accordera qu’en 1967 le droit de vote aux autochtones, qui pratiquera une politique eugéniste à l’encontre des enfants jusque dans les années 1970, et qui vient seulement de reconnaître ces « générations volées » d’Aborigènes, arrachés de force à leur famille pendant leur enfance, moyennant un dédommagement de 47 000 euros aux victimes. 

Pour Jonathan Jones, l’art est d’abord un moyen pédagogique de transmettre des récits oubliés, en l’occurrence l’histoire de la rencontre entre la vision occidentale des Français et des communautés aborigènes. Un parti-pris qui peut risquer de le ranger dans ce que Carole Talon-Hugon catégorise comme « art documentaire » dans son ouvrage L’Artiste en habits de chercheur : désinvestir la qualité sensible des œuvres pour se concentrer sur la contribution à l’enrichissement des savoirs. Malgré la mise en scène frontale des archives de l’expédition Baudin, une pièce vidéo redonne corps à ce projet encyclopédique : il s’agit d’un film d’un peu moins d’une heure enregistrant une journée en territoire Eora (nom du peuple autochtone de la région de Sydney) du lever au coucher du soleil. Entre les deux, Jonathan Jones et l’artiste australienne Jazz Money saisissent des visions contemplatives de l’île-continent : un ruisseau qui s’écoule, le ressac de la mer ou le bruissement des feuilles. Avec cette pièce, ils parviennent à partager la sensibilité aiguë à l’environnement qui est celle des Premières nations. L’engagement politique et pédagogique réussit peut-être mieux lorsque l’attention captée du spectateur permet à ce dernier de s'engager à son tour. 

 

> Jonathan Jones, sans titre (territoire originel), jusqu’au 20 février au Palais de Tokyo, Paris.