La Mémoire de l'eau de Nathalie Pernette © Melune

La Mémoire de l'eau

Loin de diffuser la théorie scientifique controversée selon laquelle l’eau conserverait une mémoire moléculaire, la dernière création de la chorégraphe Nathalie Pernette laisse plutôt entre nos mains le soin de retrouver les souvenirs qui nous attachent à l’élément. La Mémoire de l’eau, dansé dans les piscines, lacs ou en bord de mer, rappelle autant les abysses, que les ondines ou nos angoisses de noyade, mais fait aussi remonter à la surface une certaine mémoire de la danse.

Par Léa Poiré publié le 25 oct. 2021

En 1988 un immunologue du nom de Jacques Benveniste divulguait sa théorie : l’eau conserverait une mémoire des composés avec lesquels elle a été en contact. Qualifiée de fraude, critiquée pour son manque de rigueur malgré une publication dans l’importante revue Nature, l’hypothèse n’a jamais été validée scientifiquement. Pour autant, elle a rapidement intéressé les cercles d’ufologues, les fans de paranormal et a infusé la culture populaire – mention en est faite dans le dessin animé à succès La reine des neiges. Sans corroborer la théorie, avec sa nouvelle création qui ouvre un cycle de travail sur l’eau, la chorégraphe Nathalie Pernette prend l’hypothèse par un autre bout : chacun nourrit un rapport intime à cet élément, en conserve des souvenirs précis, créant ladite Mémoire de l’eau.

Le lieu de rendez-vous est loin d’être anodin : l’espace Neptune, petite piscine municipale de Donges à une trentaine de minutes de Saint-Nazaire, ville portuaire connue pour ses chantiers navals – les plus grands de France – qui enfantent de gigantesques paquebots de croisière. C’est donc dans cette piscine à l’architecture droite, rectiligne, fonctionnelle, bâtie avant que le nautique n’intègre le ludique à ses espaces (dans les années 90), que quatre danseuses attendent dans l’obscurité, en bordure de bassin. Si Nathalie Pernette a choisi ce lieu, c’est moins pour la référence sportive que pour la présence de l’eau (d’ailleurs, la pièce se joue aussi dans les lacs ou sur la plage, entre deux marées). Ici, la chorégraphe a volontairement gommé les marqueurs de la piscine : l’odeur de chlore n’atteint pas nos narines, les bruits d’aspiration du bassin ont disparu, la lumière plate des néons a été remplacée par une atmosphère sombre et théâtrale. La surface de l’eau, elle, apparait étrangement calme.

 

 

Mémoire de danse

Dans une grande fluidité de gestes, les quatre performeuses semblent avoir complètement transposé, physiquement, l’élément qui nous réunit. Tout au long de cette traversée elles n’auront de cesse d’incarner dans leurs gestes tous les états de l’eau mais aussi un imaginaire collectif de monstres marins, d’ondines et de sirènes, et de toucher à des idées plus abstraites : puissance féminine ou angoisses de noyades, presque psychanalytiques. C’est d’ailleurs une forme d’attirance et d’effroi qui a poussé la chorégraphe Nathalie Pernette à s’intéresser de plus près à l’eau. Elle confie avoir une peur panique de l’élément, d’être une mauvaise nageuse, mais de ressentir pourtant un irrésistible besoin de s’approcher du danger. Notamment de cette « eau noire », une mer agitée dans la nuit, qu’elle observe depuis les falaises de Fécamp là où elle habite une partie de l’année, lorsqu'elle n'est pas à Besançon, sa ville d'implantation.

Celle qui s’est depuis 2009 éloignée des plateaux traditionnels de danse pour implanter son travail dans l’espace public a toujours tracé sa route sans se soucier des tendances. Formée par Françoise et Dominique Dupuy, parents de la danse contemporaine en France depuis les années 1950, et baignée dans les milieux du rock industriel, Nathalie Pernette s’inscrit dans la continuité d’une danse expressionniste, que peu de chorégraphes revendiquent aujourd’hui. La Mémoire de l’eau ne va pas non plus sans adresser un clin d’œil à un autre artiste qui a marqué la mémoire de la danse, Daniel Larrieu et son hypnotique Waterproof de 1986, bien qu’elle s’éloigne du minimalisme de ce ballet de nageurs-danseurs qui lévitent et coulent au fond de la piscine.

À regarder les quatre interprètes former des ondes et des éclaboussures dans le petit bassin, refléter parfaitement leurs corps sur la surface plane du grand bain, et finir par y disparaitre complètement avec beaucoup d’élégance, il semble que se joue une danse généreuse, burlesque et presque lyrique, quasi néoclassique. Une danse caractéristique du style délicat mais affirmé de Pernette qui, si elle ramène à la mémoire des souvenirs d’eau, nous a aussi fait aussi remonter les chemins d’une histoire de la danse dans laquelle la chorégraphe a toute sa place.

 

> La Mémoire de l’eau de Nathalie Pernette a été présentée du 14 au 16 octobre à l’Espace Neptune, Donges avec Le Théâtre, scène nationale de Saint-Nazaire ; les 12 et 13 novembre à la piscine intercommunale Châtillon-Malakoff avec le théâtre de Chatillon et Malakoff scène nationale dans le cadre du festival OVNI ; le 2 décembre au centre aquatique d’Argentan avec Chorège CDCN Falaise-Normandie ; le 12 décembre au centre nautique de Chenôve avec Le Cèdre ; les 11 et 12 janvier à la piscine de l'Île Lacroix, centre sportif Guy Boissière avec L’étincelle, Rouen ; le 15 janvier 2022 au bassin de la Doller avec l’espace 110, Illzach ; le 21 janvier à la Commanderie, espace Philippe Noiret, Les Clayes-sous-Bois ; le 5 février au théâtre de la Nacelle, Mantes-la-Jolie ; les 18 et 19 février au Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec ; le 18 mars au Musée de la Piscine, Roubaix avec Le Gymnase dans le cadre du festival Le Grand Bain ; le 7 mai à la piscine de Torcy avec la Ferme du Buisson, Noisiel ; le 10 mai à MA scène nationale de Montbéliard ; le 13 mai au théâtre de Chelles ; le 15 mai au Sémaphore, Port de Bouc ; le 20 mai à Les Passerelles, Pontault-Combault ; les 21 et 22 mai avec la Coopérative De Rue et De Cirque, Paris