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Critiques Théâtre

La Réponse des hommes

S’inspirant des Œuvres de miséricorde, ces actions charitables que doivent mener les chrétiens, Tiphaine Raffier détraque la mécanique simpliste de nos boussoles morales. Sur fond de crise écosystémique, La Réponse des hommes multiplie les dilemmes, brouille les distinctions entre bourreaux et victimes et renvoie les spectateurs à leurs propres ambiguïtés.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 14 janv. 2022

Du monde de Tiphaine Raffier, Dieu s’est absenté. Lettres blanches sur fond noir, les préceptes des Œuvres de miséricorde ont beau s’afficher successivement en fond de scène pour scander la progression de l’intrigue, ils ne font que redoubler l’éclat de la disparition divine. Les hommes, ici, sont seuls et en peine. Qu’ils s’appellent Diego, Julia, Madame Sana ou Simon, ils sont tous en proie à d’impossibles choix, perclus de contradictions et de doutes, coupables et pourtant innoncents. Cela importe-t-il ? Il n’y aura pas de récompense pour les justes et les assassins aussi seront sauvés. « Dieu absent, c’est la fatalité qui devient l’organe de la rétribution », écrivait la philosophe Rachel Bespaloff à propos du monde homérique. Il en est de même du monde de Tiphaine Raffier : confié tantôt à la roulette russe du destin, tantôt à l’arbitraire humaine, le concept de justice devient caduc. Seulement, il faut bien tenter de vivre. Et c’est à éclairer quelques-unes de ces tentatives que La Réponse des hommes s’attelle, les baignant dans un clair-obscur à faire pâlir Le Caravage lui-même.

Très vite, et malgré son sous-titre – « Variations sur neuf Œuvres de miséricorde » – la quatrième création de la metteure en scène s’avère bien plus qu’une suite de tableaux illustrant, les unes après les autres, quelques-unes de ces actions charitables. D’abord parce que les fragments de vie qui nous sont successivement présentés n’ont rien de l’illustration, aussi symboliques et poussés à l’extrême soient-ils. Comme pour mettre en garde contre l’interprétation littérale des textes sacrés, ces instants cruciaux entretiennent des rapports flottants avec les commandements divins. Qui est-il vraiment, cet étranger que nous avons devoir d’accueillir ? Le réfugié syrien perdu dans le purgatoire d’un camp de fortune, répond Tiphaine Raffier. Ce nouveau-né qu’une mère souffrant de dépression post-partum ne parvient pas à rencontrer aussi, complète-t-elle. Jusqu’au vertige, la metteure en scène désamorce les évidences et creuse les ambivalences du geste trop rapidement présenté comme juste. Que veut dire prier pour les morts si c’est dans l’espoir égoïste d’être élu pour une greffe de rein ? Doit-on assister les malades s’ils sont pédophiles ? D’un jeu de famille faussement innocent à une salle d’audience où l’accusé est indissociablement bourreau et victime, les univers à travers lesquels la metteure en scène nous balade deviennent des expériences de pensée. « l’ambiguïté est érigée en système » et la vérité des êtres ne cesse de se dérober. La résolution viendra-t-elle ?  Il revient au spectateur de se mettre au travail.

 

La violence du silence

Trois heures durant, La Réponse des hommes joue une partition presque exhaustive de ce que le monde compte de violences. On traverse une guerre et une prison, assiste à un assassinat et un suicide ; des secrets de famille restent tus quand des patients en unité psychiatrique racontent, face caméra, le modus operandi de leurs agressions sexuelles sur mineur. Il y a presque quelque chose du miracle à ce qu’autant de choses soient dites sans que jamais la pièce ne devienne bavarde ou pontifiante. La justesse des comédiens y est pour beaucoup. Toujours avec la même précision, ils glissent d’un rôle à l’autre, capables de danser comme Fred Astaire, de badiner en famille, d’hurler de peur face caméra où de laisser trainer le sourire le plus terrible en racontant par le menu les détails de leurs crimes sexuels.

Mais il faut aussi l’écrire noir sur blanc : Tiphaine Raffier est une très grande auteure de théâtre. Le texte qu’elle tisse ne se compose pas seulement de mots d’une clarté éblouissante, mais aussi de mouvements, de musique comme de corps – tantôt empêtrés, tantôt libres – d’espaces encastrés qui transpirent la claustrophobie, d’images et de lumières. Si l’auteure prend un malin plaisir à faire jouer les signes les uns contre les autres et à glisser de légers bugs dans sa machine si bien huilée, c’est encore le silence et le temps qu’elle manie le mieux. Privilégiant le trouble, les « gros mots » se font attendre ou restent en suspens. Quant à la narration, sidérante d’intelligence, elle avance moins par fragments que par glissements et ressacs, tissant des effets d’échos entre les histoires, revenant sur ses pas, ou cachant ça et là des indices pour la résolution finale.

Si elle apporte quelques réponses, cette dernière reste pourtant précaire. Les références lancinantes à la crise écosystémique quittent le régime du sous-entendu pour nous exploser au visage mais une ultime question ne sera pas tranchée : le monde court -il à sa perte parce que les œuvres de miséricorde ont étés oubliées, ou parce qu’à trop croire en leur capacité à rendre justice, les hommes ont fini par se prendre pour Dieu ? La catastrophe est pavée de bonnes intentions. Reste à savoir si le pardon et l’empathie ont vraiment le pouvoir de tracer un chemin plus lumineux pour les jours à venir.

crédits photo : Simon Gosselin 

 

> La Réponse des hommes de Tiphaine Raffier, du 6 au 28 janvier au Théâtre Nanterre-Amandiers, avec l’Odéon, Théâtre de l’Europe ; du 3 au 12 février au TNP, Villeurbanne ; les 23 et 24 février au CDN de Lorient ; du 2 au 4 mars à la Comédie de Saint-Étienne ; du 9 au 11 mars au Théâtre de la Cité, Toulouse ; du 16 au 19 mars au Théâtre Olympia, Tours ; les 24 et 25 mars au Phénix, Valenciennes, le 31 mars au Préau, CDN de Vire ; du 6 au 9 avril au Théâtre du Nord, Lille