Larsen C © Pinelopi Gerasimou

Larsen C

Avec Larsen C, nom emprunté à l’une des barrières de glace de l’Antarctique, Christos Papadopoulos donne corps aux forces géologiques. Il rend sensible l’invisible à l’œil nu : ces micro-mouvements imperceptibles qui ne finissent pas moins par bouleverser les écosystèmes.
Par Clara Jaeger publié le 14 déc. 2021

Pour que des plateformes glaciaires se forment, il faut une infinité d’actions infimes. La neige s’accumule sur le continent, se transforme en glace et glisse vers la côte. Énormes blocs gelés, elles peuvent mesurer plusieurs centaines de mètres d’épaisseur et des milliers de kilomètres de largeur. Jusqu’à ce qu’elles se fracturent. En 2017, c’est au tour de Larsen C, située dans la péninsule de l’Antarctique, de se briser sous l’effet du réchauffement climatique. Pour la première fois en près de 120 000 ans, les contours d’un monde sous-marin jusqu’ici inconnus sont alors exposés à la lumière. C’est de ces mouvements organiques et fragmentés, minuscules et pourtant moteurs d’énormes bouleversements, que Christos Papadopoulos s’est inspiré dans sa quatrième création, sans toutefois faire de référence littérale ou visuelle à la barrière de Larsen.

Écosystèmes déchirés

Un morceau de dos qui se meut, un bout de bras qui ondule, une main qui se tend, en pointillés, dans l’obscurité de la scène balayée par intermittence de flashs lumineux. Tout autour, le silence. L’œil du spectateur, concentré, se plisse à la recherche du mouvement et, l’espace d’un instant, une image complète se cristallise sur sa rétine. Dans ce flou d’ombre et de lumière, c’est à peine si le regard perçoit l’intensité croissante de l’éclairage, ou si l’oreille s’acclimate aux fragments de sons, sourds et grésillants, qui s’amplifient. C’est à peine, aussi, si l’on distingue les deux, puis trois, puis quatre danseurs qui traversent les faisceaux des spots. Tour à tour, leurs gestes à la fois fluides et mécaniques se croisent, se complètent, se prolongent et brouillent encore un peu plus les sens, déjà chancelants. Jusqu’à la fissure : comme Larsen C.

 

 

Là, six corps flottent dans la lumière cristalline et donnent enfin forme aux profondeurs sous-marines de la scène. Chaque mouvement, chaque son, chaque fréquence se superpose adroitement et s’organise peu à peu au rythme d’une musique électronique. Le regard droit, les visages des danseurs se crispent alors que leurs corps s’agglomèrent et se détachent telles des molécules, créatrices d’énergie et de synergie. Dans cet entrelacs de corps ondulants respire aussi la douceur des embruns, le va-et-vient des vagues, les voyages des bancs de poissons. Peu à peu, le ressac de Larsen C contamine les gradins. Les mouvements, répétés, changent subtilement, avant d’être répétés, encore et encore. Lentement, ils creusent la brèche : ce sont eux qui ont fendu la glace. Dans ce geste, Christos Papadopoulos rend visible la succession de variations infimes, usuellement imperceptibles à l’œil, et pourtant à l’origine de changements organiques bien plus grands, majestueux comme catastrophiques.

 

> Larsen C de Christos Papadopoulos, a été présenté du 9 au 14 décembre au Théâtre des Abbesses, Paris ; les 22 et 23 janvier 2022 au Théâtre de Liège, Belgique, dans le cadre du festival Pays de Danses