© Marie Levy
Critiques Théâtre

Le corps des autres

Dans la cabine de l’esthéticienne s’entremêlent paroles intimes et anodines, politiques et personnelles, dérisoires et essentielles. Marie Levy nous ouvre les portes de la cabine dans sa délicate mise en scène du Corps des autres d’Ivan Jablonka au Théâtre de la Flèche. Une ode subtile et politique aux ouvrières de l’industrie de la beauté, de l’actrice égérie à l’employée de Bodyminute.

Par Camille Ferey publié le 23 nov. 2021

Levez la jambe, tenez la fesse, vous faites quoi pour les vacances, comment ça va le boulot, vous avez vu le dernier James Bond, c’est quoi votre crème pour le corps ? Ça commence par une épilation du maillot et ça finit dans l’intimité d’une conversation entre amies, de celles où se disent les choses qui comptent. Le corps des autres explore le spectre complexe de la sociabilité féminine, en partie imposée, en partie conquise, en partie aliénante, en partie précieuse. De la sociologie à Voici, Marie Lévy fait dialoguer les témoignages d’esthéticiennes recueillis par Ivan Jablonka avec des extraits de la presse people et du film de Delphine Seyrig consacré aux conditions de travail des actrices, Sois belle et tais-toi. La richesse de ce puzzle lui permet d’interroger avec subtilité une obsession contemporaine : la beauté des femmes.

Un bout de scotch et un morceau de coton en guise d’attirail esthétique : on est dans une sorte « d’espace vide » à la Peter Brook, que les deux actrices occupent avec puissance. Elles incarnent tour à tour mannequins, journalistes, actrices, gérantes et employées d’un salon d’esthétique. D’un bout à l’autre de la chaîne : des corps. Des corps palpés, massés, triturés, sublimés, des corps palpant, massant, triturant, sublimant. Des corps beaux parfois, des corps abimés souvent. Car la beauté n’est pas seulement un art, c’est aussi un marché. Et comme dans tout marché, des corps au travail y laissent leur peau, leur repos, leur santé. Une vérité qui, nous rappelle Le corps des autres, concerne autant les travailleuses de l’industrie esthétique que les actrices hollywoodiennes. Avec en prime, pour les premières, le mépris social associé à tous ces métiers qui prennent soin.

Alors pour résister à cet enfermement immémorial des femmes dans leurs corps, que Simone de Beauvoir dénonçait déjà, en 1949, comme première de toutes les oppressions, faut-il se débarrasser de l’esthétique ? À rebours d’une vision trop simpliste, la pièce raconte aussi comment les femmes conquièrent une forme de liberté dans ces espaces qui leur sont échus en partage. Ce n’est pas que d’exploitation – bien réelle – dont il est question, mais aussi de soin et de douceur. Ces voix de femmes que la pièce nous donne à entendre, racontent aussi comment nos corps nous lient les un.es aux autres, participant de notre humanité. De quoi affirmer, comme horizon utopique peut-être, que l’esthétique, après tout, « est un humanisme ».

Pour entendre parler de la graisse comme des éclipses, des rides comme de la vie, des poils comme de l’amour, allez donc chez l’esthéticienne. Ou voir Le corps des autres.

 

Le corps des autres de Marie Levy les 27 novembre, 4 décembre, 8, 15, 22 et 29 janvier au Théâtre La Flèche, Paris ; du 16 au 22 avril au festival du JTN, Paris