Le feu, la fumée, le soufre de Bruno Geslin © Gilles Vidal
Critiques Théâtre

Le feu, la fumée, le soufre

Dans une scénographie taillée à même la brume, Le feu, la fumée, le soufre de Bruno Geslin use des jeux de clair-obscur pour mettre en lumière les accents queer du texte de Christopher Marlowe, Edouard II, écrit au tournant de l’an 1592.

Par Agnès Dopff publié le 6 oct. 2021

Le fait est connu, et bien assez ressassé dans les cours de secondaire : à l’époque du théâtre élisabéthain, celle qui voit naître le dramaturge Christopher Marlowe et son fameux confrère William Shakespeare, seuls les hommes sont autorisés à monter sur les planches, et se travestissent sans sourciller lorsqu’il s’agit de tenir un rôle féminin. De l’eau a coulé sous le London Bridge depuis ces prodiges anglais, et bien que l’adaptation de Bruno Geslin lance des œillades à la tradition en plaçant une actrice dans le rôle du roi Edouard II, la charge contemporaine de la pièce, heureusement, ne s’arrête pas là. Plus notable que le genre de l’interprète sous la couronne, son âge : en lieu et place de l’habituel ténor, une femme d’âge avancé, au verbe lent, à la voix poussive et ne cherchant pas à cacher les marques laissées par le temps sur son corps. Son amant Gaveston, auquel Alyzée Soudet offre sa silhouette androgyne, complète le tableau du couple extraordinaire, bien au-delà de la seule homosexualité dont la pièce originale faisait déjà le sujet principal.

Dans l’espace brumeux de la scène, le roi amoureux remonte le cours du temps, depuis les rives du Styx jusqu’aux heures les plus douces de sa passion transgressive. Par le jeu des lumières, la geôle humide d’Edouard II se transforme en estrade royale, en salle de bal ou en tribunal. Dans une économie de matière, les changements d’espace se font par métonymie : une chaire de bois massif convoque le tribunal du clergé, un ponton de planches nues monté sur pilotis mène à l'embarcadère du port de Londres, un minuscule bateau d’enfant traîné par un bout de ficelle à travers la scène nous entraîne sans difficulté dans la traversée symbolique du favori condamné à l’exil. Partout, la référence guerrière marque la traque dont font l’objet les deux amants, et vient s’ajouter à l’asphyxie d’un plateau enserré par un air épais : ici, le costume enfantin d’un chef indien, là, les projecteurs de stade américain, là encore le fer d’une lance artisanale. Le tour de force de Bruno Geslin réside peut-être alors dans sa capacité à nous faire suffoquer avec ses personnages, tout en veillant à injecter les respirations d’intermèdes dansés ou chantés, nécessaires pour supporter la tension de situation. Le recours manifeste à une certaine esthétique gay, des sonorités electro aux néons rouge sang des back-rooms de clubs, sublime avec une vitalité hargneuse le camp des résistants face au dogme puritain, sans nous faire oublier, mémo sous les yeux, que les enjeux de la visibilité homosexuelle n’échappent pas à l’hégémonie masculine.

 

> Le feu, la fumée, le soufre de Bruno Geslin a été présenté en avant-premières professionnelles en janvier 2021 au Théâtre de la Cité, Toulouse et en mars 2021 au Théâtre de Nîmes. Les 2 et 3 décembre à L'Empreinte scène nationale de Brive-Tulle ; les 9 et 10 décembre à L'Archipel scène nationale de Perpignan ; les 9 et 10 mars 2022 à la Comédie de Caen ; du 15 au 17 mars au Tandem Douai ; du 31 mars au 9 avril au Nouveau Théâtre de Montreuil