Arnold Odermatt, Hergiswill, 1965, courtesy galerie G. P. et N. Vallois, Paris, © Adagp, Paris 2021
Critiques arts visuels

L’énigme autodidacte

« Tout le monde est artiste », affirmait l'inclassable Joseph Beuys. L’exposition L’énigme autodidacte au MAMC+ de Saint-Étienne décortique cette idée-là en même temps que le mythe du créateur inspiré et hermétique. Mais dans un contexte où les plasticiens peinent à exister en marge des institutions et du marché, « l’autodidaxie » sert-elle encore une forme d’émancipation ?

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 13 janv. 2022

« Siffle un chant d’oiseau » ou « saute sur place plusieurs fois » : ces phrases, composées aléatoirement selon la position d’aiguilles accrochées à des roues de vélo sur un cadran, relèvent-elles d’une forme poétique d’écriture automatique ou de gages ludiques ? C’est au spectateur, qui active lui-même le mécanisme, d’en décider. Ce jeu de roulette, fabriqué par Robert Filliou en 1962 sous le titre Danse poème aléatoire collectif, désacralise d’emblée le geste créateur et l’œuvre d’art. Cet ancien économiste au service du gouvernement américain puis de l’ONU, passé par les métiers de manœuvre et de veilleur de nuit, et pour qui « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » a paradoxalement été canonisé par l’institution artistique. L’énigme autodidacte au MAMC+ de Saint-Étienne rassemble une cinquantaine d’artistes, dont certains des plus grands noms européens de l’art contemporain – du pape de l’art conceptuel belge Marcel Broothaers à la coqueluche du marché Maurizio Cattelan en passant par l’une des figures phares de l’Arte Povera Alighiero Boetti. Comme Robert Filliou, ils ont tous en commun de n’avoir pas suivi la « voie royale » des écoles d’art. Manière de faire amende honorable au nom de l’académie ou de contempler des œuvres plutôt que des signatures, l’exposition entend « clarifier ce que l’autodidaxie, soit l’action d’apprendre par soi-même, peut et a pu amener à l’art », à travers les premiers travaux de ces artistes de renom. La commissaire de l’exposition, Charlotte Laubard, fait le choix de la pédagogie pour disséquer cette « énigme ». On y croise les fétiches emmaillotés de Judith Scott dans la section « Observer, imiter, répéter, procéder par essai-erreur, catégoriser, indexer », les portraits en noir et blanc du Tout-Bamako réalisés par Seydou Keïta (dans « Compétences non-artistiques »), le panneaux sens interdit aux airs de calvaire de Jean-Pierre Raynaud (« S’approprier assembler »), les monochromes d’Yves Klein (« Communiquer ses convictions spirituelles, identitaires, contestataires »), le Palais idéal du Facteur Cheval (« Autofictions ») ou encore les robots auto-apprenants mis en scène par Justine Emard (« Cosmogonies et pensée par analogie »). Un parcours qui soulève une éternelle question : qu’est-ce qu’un artiste ? Et de fait, qu’est-ce que l’art ?

 

 

Archéologie d’une œuvre

« Tout le monde est artiste » affirmait Josef Beuys, qui se considérait lui-même comme une « sculpture vivante ». Pour autant, sur la scène institutionnelle et marchande, on range l’artiste considéré comme « autodidacte » dans des catégories pratiques et « exotisantes » comme celle de « l’art brut » ou encore « singulier » – souvent résumé en « l’art des fous ». Ici, c’est l’acte de création en soi qui est mis en valeur et décortiqué. Le moteur peut être un savoir-faire ou un métier : un policier qui shoote les scènes d’accidents (Arnold Odermatt) ou un fabricant de vernis automobile découpant des formes minimales dans de la tôle monochrome (Gianni Piacentino). Certaines œuvres cassent le mythe de l’inspiré, hermétique à toute culture et détaché d’un contexte social : les cartographies que réalise Georges Aéagbo à partir d’objets collectés dans les rues de Cotonou reflètent non seulement la place prépondérante des références dominantes et produits culturels mondialisés dans le quotidien mais aussi l’interdépendance des économies informelle et coloniale. Avec ses photographies qui saisissent des scènes domestiques, Chauncey Hare entend dénoncer les conditions de vie des masses ouvrières américaines exploitées. Guillaume Bijl reproduit à échelle 1 des espaces commerciaux, tels une agence de voyage ou une autoécole, ces non-lieux typiques de la société de consommation. Et voilà que le banal, le trivial, le commun renversent la dimension quasi divine et sacerdotale liée au créateur. Le « génie », le « voyant » ou encore l’« élu » n’est qu’un « homo faber » traversé par des enjeux sociétaux.

 

Un mythe en chasse un autre

Toutes les œuvres présentées ici appartiennent à la période dite contemporaine, née dans un « moment de rupture » qui se serait opéré au tournant des années 1960-1970. Dans les milieux de l’art occidentaux, la critique institutionnelle se développe : il faut rompre avec les codes académiques, voire « désapprendre ». Mai 68 couve, les instances d’autorité et de pouvoir sont remises en cause. Dans ce contexte, la figure de l’autodidacte prend de nouveaux atours. Les sciences de l’éducation et du savoir promeuvent le terme « autodidaxie », ou « l’action d’apprendre sans maître », comme le souligne la commissaire de l’exposition. Cette posture « déséduquée » et « insoumise » nourrit un autre mythe : celui de la liberté de l’artiste. Une liberté que l’on perçoit dans l’ironie grinçante du groupe Présence Panchounette qui tourne en dérision les avant-gardes pour mieux égratigner la distinction culturelle de la bourgeoisie. On la remarque tout aussi bien dans la mise en retrait du monde que permettent les Chambres d’initiation de Tania Mouraud, ou les interventions médiatiques absurdes de Gianni Motti qui n’hésite pas à usurper l’activisme politique des Brigades Rouges ou la place du mort dans des funérailles catholiques. Pour autant, la crise sociale qui touche les plasticiens, considérés comme « non essentiels » pendant la pandémie, révèle le réseau de dépendance dans lequel ils sont pris. Surtout, elle traduit leur quête inachevée d’un statut qui les émanciperait de l’institution et du marché, dont le monopole en matière de reconnaissance et de légitimité artistique n’a encore jamais été renversé.

 

> L’énigme autodidacte, jusqu’au 3 avril au MAMC+, Saint-Étienne

 

Légendes : 

Image 1 : Gianni Piacentino, Stereo, 1965, collection privée, Suisse

Image 2 : Yves Klein, Monochrome bleu sans titre, 1957, Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole © Adagp 2021

Image 3 : Jean-Pierre Raynaud, Sens interdit, 1962, Centre national des arts plastiques / Fonds national d’art contemporain © Adagp, Paris 2021