Farm Fatale de Philippe Quesne © Martin Argyroglo
Critiques Théâtre

Les Narrations du futur

Optimisme rime-t-il nécessairement avec naïveté ? Programmés dans le cadre des Narrations du futur, temps fort imaginé de concert par le TJP et le Maillon, à Strasbourg, Farm Fatale de Philippe Quesne et Texte M. d’Hubert Colas s’interrogent sur la manière d’affronter la crise de conscience écologique.

Par Agnès Dopff publié le 22 juin 2021

Prévu en mars dernier, le temps fort Narrations du Futur a enfin pu voir le jour, juste avant la trêve estivale, mais surtout après le cyclone de questions soulevé par la crise sanitaire. Entre matériau sensible et réflexions à la table, les retrouvailles imaginées par les deux théâtres strasbourgeois invitent aux frictions fertiles de points de vue et d’esthétiques. Preuve en est la programmation simultanée de Texte M., seul en scène de Hubert Colas, et Farm Fatale, distribution d’ensemble orchestrée par Philippe Quesne.

Avec les mêmes inquiétudes en toile de fond – l’effondrement des écosystèmes et l’obsession de contrôle sur toute forme de vivant – les deux metteurs en scène attaquent la montagne par des versants opposés. Terré seul au milieu d’une scène embrumée, Hubert Colas campe dans Texte M. un homme acculé à ses propres névroses. Rendu minuscule par l’éclairage en douche et l’immense fond de scène incurvé, l’homme isolé rumine depuis son trou terreux le manque de l’autre et la nostalgie de ses émotions perdues. La ballade pop qui s’échappe d’un poste de radio suspendu à un fil fait office d’unique compagnie à cet ermite ressassant le monde d’avant, tant et si bien qu’il manque systématiquement les signes d’espoir persistants dans le paysage sinistré. À l’amertume acerbe qui suinte de ses complaintes redondantes s’ajoute le petit bruit pénible d’un égouttement de fond de cave, sans que cela ne semble encore suffire à faire naître des envies de repentir. Juste au-dessus du misanthrope réduit à vie de lombric, à quelques centimètres à peine, la lumière du jour et le fourmillement d’un écosystème en plein forme sauve les spectateurs de l’asphyxie, et excite l’envie de fuir au plus vite. Scénario catastrophe Texte M. mise sur la menace pour exciter notre attention aux espaces de vie encore existants et à ce qu’on peut encore espérer sauver. Mais après plus d’un an de pandémie, dont la déforestation semble pour l’instant l’une des causes les plus probables, et autant de temps passé privés de vie sociale, de proximité tactile et de lieux de rencontres, pas sûr qu’il y ait encore beaucoup de candidats, ailleurs que dans les hautes sphères de pouvoir, pour défendre le chacun pour soi.

Texte M. de Hubert Colas © Hervé Bellamy 

La clique d’épouvantails de Farm Fatale, elle, ne se pose pas tant de question. Nichée à flanc de toile immaculée, la pièce de Philippe Quesne nous convie aux côtés de pantins de paille à taille humaine, à faces de poupées usées et aux démarches de robots détraqués. Réfugiés dans leur planque lumineuse, la bande se remémore d’un air résigné l’époque lointaine où les agriculteurs du monde entier avaient encore besoin de leurs services pour surveiller les champs, faire fuir les oiseaux et veiller sur les récoltes. Aujourd’hui, le seul oiseau qui reste, petite boule bricolée avec un sac poubelle, pendouille tristement au-dessus de la scène. Installés sur leurs bottes de paille, les gugus en fourrage se font les conteurs tendres d’un monde passé, se repassent inlassablement la fraîcheur du vent, le chant des oiseaux et la belle réussite des semailles. Ni tristes, ni rancuniers, les veilleurs de champs désoeuvrés n’ont d’yeux que pour ce qui reste à sauver. Avec leur gestuelle de clowns rouillés, Sissi, Globi et les autres se chamaillent et s’enjaillent avec une spontanéité toute enfantine. Toujours ensemble, ils s’appliquent à animer une émission de radio, et entre le changement d’antenne et l’interview exclusive de la toute dernière reine des abeilles, le programme est chargé ! Derrière le ton tendre, les rebondissements improbables et les intermèdes musicaux, cette bande-là régale par le regard plein de poésie qu’elle pose sur toute forme de vie, par la solidarité permanente des actions et des pensées, par la candeur avec laquelle, elle nous ramène à l’état du monde que l’on va laisser. Mais lorsque le voisin, ultime représentant d’une lutte à mener, vient menacer la planque tranquille des épouvantails, les pantins se fâchent tout rouge et se concertent en urgence. Sous le réenchantement de notre monde abîmé, la révolte gronde.

> Farm Fatale de Philippe Quesne et Texte M. de Hubert Colas ont été présentés du 19 au 20 juin au Maillon de Strasbourg, dans le cadre des Narrations du Futur.

> Farm Fatale, du 17 au 19 novembre au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon