Les Océanographes © Philippe Lebruman
Critiques Théâtre

Les Océanographes

Pour qui ne vit pas dans une grotte, le fait est difficile à ignorer : l’humain s’y est pris tellement bien qu’il a fait des océans une décharge mortifère grosse comme un continent. En bonnes capitaines, les metteuses en scène Emilie Rousset et Louise Hémon parviennent tout de même à nous embarquer pour un tour des fonds marins, sans sombrer dans la pièce à thèse ou le discours accablant.

Par Agnès Dopff publié le 11 oct. 2021

Une figure de femme scientifique longtemps méconnue du grand public, un travail d’archives autour des grandes études menées sur les océans durant le demi-siècle dernier : le sujet apparent des Océanographes, création de Louise Hémon et Emilie Rousset, sentait fort le cours d’éducation citoyenne. Au lieu de quoi, une petite dame agitée nous harangue depuis le bord de la scène. Oubliant l’étape des présentations, la voilà déjà complètement animée des souvenirs qu’elle partage sans retenue avec l’assemblée du théâtre. Il y est question de gros bateaux, du quotidien avec les marins, et de la tripotée d’organes de poissons éparpillés sur le pont. À n’en pas douter, l’oratrice passionnée a de la bouteille, et un sacré paquet d’heures de navigation au compteur. Depuis le fond de la scène, labyrinthe de piles de papier aux allures de récif corallien, une animatrice télé se faufile jusqu’à l’anonyme bavarde, pour nous apprendre enfin qu’il s’agit d’Anita Conti, éminente océanographe du XXe siècle. Plus intéressée par le récit de ses voyages en mer que par le jeu médiatique, la scientifique tient bon la barre et reprend de plus belle. Dans une langue délicieusement désuète, cette « océaniste » – comme elle préfère se définir – redonne vie à ses nombreuses anecdotes, observations et analyses collectées loin des côtes. Sans l’ombre d’une écaille ou d’une goutte d’eau salée, l’espace de la scène devient la toile de fond pour le récit sensible d’une existence consacrée à l’étude des océans.

Annoncées dès les premières exclamations d’Anita Conti, les images de la vie en mer tarderont jusqu’au dernier instant à se faire voir. Le temps pour chacun de tendre son oreille la plus attentive et de dégripper son imagination. Lorsque tout le public tanguera enfin au rythme des Racleurs d’océans, film tourné in situ et caméra au poing par Anita Conti – la vraie –, les visages des jeunes mousses et des vieux loups de mer nous seront déjà familiers. Et même si, dans ce film documentaire réalisé en 1952, les premiers signes de la surpêche frénétique pointent déjà le bout de leur nez, l’impression d’infini qui se dégage des images et des mots partagés par la scientifique offre le plaisir, aujourd’hui devenu rare, d’un horizon encore habitable. L’entrée en scène d’une océanographe de la deuxième vague se chargera bien assez tôt de nous ramener à l’état désastreux de nos océans, à la mainmise des lobbys sur la recherche scientifique, à l’aberration de la pêche de fond. Mais à l’image des matelots de Racleurs des océans, divertis par une pièce de théâtre pour échapper à la charge de leur quotidien, Les Océanographes offre avant tout une trêve dans le chaos. Et dans la sympathie éprouvée pour les gens de la mer autant que pour la vie non-humaine qui s’y déploie, il n’y a peut-être pas moins de charge critique que dans les statistiques accablantes ou les images virales de poissons au ventre de plastique.

> Les Océanographes d’Emilie Rousset et Louise Hémon a été présenté du 30 septembre au 9 octobre au T2G, Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris ; les 24 et 25 novembre à Points Communs, Cergy-Pontoise ; le 3 décembre au Figuier Blanc, Argenteuil ; du 7 au 10 novembre au Théâtre de Lorient ; les 8 et 9 mars à Malraux, Chambéry ; le 15 mars au Théâtre de Châtillon ; du 22 au 25 mars au TU-Nantes en partenariat avec le Lieu Unique