Vue de l’exposition Les Résistantes, Hanneke van Leeuwen, ODE, Act of Balance, 2020 © CAMO
Critiques arts visuels

Les Résistantes

Les violences gynécologiques et obstétricales commencent à apparaître en Une des médias tandis que le mot « féminicide » s’impose dans les débats publics. Derrière cette lente reconnaissance des « victimes », ce sont aussi des luttes quotidiennes qu’assument les femmes. À travers l’exposition Les Résistantes, la commissaire Nathalie Herschdorfer rassemble les œuvres de six artistes qui s’en font l’écho.  

Par Rémi Guezodje publié le 24 nov. 2021

 

Une rue piétonne traverse l’exposition, au sol se trouve une dalle qui ressemble à du bitume. Protégé par un toit et des portes battantes, ce passage, conçu par l’architecte du centre d’art L’Onde à Vélizy, fait le lien entre l’avenue où circulent les habitants des immeubles alentour, et l’entrée du bâtiment, côté parking. À l’intérieur, on déambule parmi les œuvres. La rue est une caisse de résonance visuelle et sonore, le passage gris et carrelé répond aux photographies et installations accrochées aux murs ou allongées par terre, dans cet espace hybride à la fois trottoir et galerie. Les pièces présentées dans l’exposition Les Résistantes se dégradent toutes du blanc au noir, la couleur se faisant rare, toujours passée ou en négatif. Tels les Mythes de la menstruation (2018-2021) de Laïa Abril placardés dans la première salle. Ces images, qui ressemblent à des plaques photographiques au gélatino-bromure d’argent, révèlent peu à peu les contours d’une iconographie pesante, celle de la représentation de la menstruation dans les publicités et les manuels à destination des jeunes filles datant du XIXe siècle. On ne tarde pas à le comprendre : toutes les artistes exposées ici prennent à bras le corps la représentation des violences faites aux femmes.

Télescoper les histoires

La fresque de Laïa Abril, réalisée avec de fins morceaux de papier collés au mur, déploie une perspective historique à travers l’iconographie des annonces publicitaires mensongères de diverses époques. Ainsi archivées par l’artiste, ces images font enfler le malaise autour des superstitions liées au cycle menstruel chez une jeune femme : ne pas se couper les cheveux sous peine de malédiction éternelle, gifle pour que les pommettes deviennent rosées… À l’opposé de cet angle documentaire et didactique, Sophie Bouvier-Ausländer adopte une perspective opaque et monumentale avec la sculpture Mare Madre (2020). L’artiste tire, accroche et étend du film plastique noir aux quatre coins de la pièce cathédrale du centre d’art, obstruant brutalement le regard. Une évocation formelle et minimaliste des souffrances que vivent les femmes migrantes, tiraillées entre deux rivages. Celles qui accompagnent leur famille dans un voyage d’urgence espérant un avenir meilleur, ou bien les autres qui attendent sur la rive le retour de ceux qu’elles aiment, à l’image du personnage d’Ada attendant Souleiman sur les plages de Dakar dans le film Atlantique (2019) de Mati Diop, avec pour seuls compagnons les fantômes et l’obscurité.

Vue de l’exposition Les Résistantes, Sophie Bouvier-Ausländer, Mare Madre, 2020 © CAMO

 

La perspective judiciaire

L’exposition s’éloigne des rivages de la fiction pour déployer une œuvre plus directement politique avec Noms Inconnus (2018-2021), qui lie images, mots et discours. À travers un travail de recherche dans les archives judiciaires, Zoé Aubry souligne à quel point militer peut-être une affaire trouble, conduisant parfois à altérer des preuves des violences faites aux femmes pour les rendre plus criantes encore. Dans un livre, l’artiste rapporte scrupuleusement les féminicides recensés par les autorités suisses, leurs contextes, l’identité des victimes, celles des criminels, les relations qui les lient, les dates, les lieux et les peines prononcées. Coup de poing, de couteau, noyade, étranglement, les mots lacèrent les pages à mesure que Zoé Aubry taille au ciseau, troue ou froisse des images de vidéo-surveillance agrandies et imprimées. Celles qui correspondent aux crimes recensés, au moment où la police arrive sur les lieux ou celui où les secours débarquent juste après l’agression, devant des passants éberlués. Affiché en face de cette publication que peu de gens liront de A à Z, le portrait en grand format d’une des victimes, défigurée par les couleurs en négatifs et les plis des différentes feuilles qui le composent.

Cette mise en scène de l’enquête policière à travers ses pièces à conviction – images de vidéosurveillance, photographies, témoignages écrits – rappelle paradoxalement que sous ces objets manipulables, des femmes se noient dans la masse des faits divers. Une violence de plus : être les personnages interchangeables d’un spectacle macabre : « une jeune femme disparaît », « madame C. assassinée ». Une mise en scène de l’indifférence aussi, puisque le travail de l’artiste est exposé en plein milieu de la rue couverte, bétonnée et froide. Le livre y est posé l’air de rien sur une table. Les images se fondent par leur couleur — grise, noire, blanche — dans la banalité impersonnelle de l’espace public. Tout comme la violence.   

 

> Les Résistantes a eu lieu du 18 septembre au 13 novembre à l'Onde, Vélizy-Villacoublay