Lawrence Abu Hamdan, Earshot, 2016 © Philippe Klein, Perpignan
Critiques arts visuels

Luttes et utopies

Haut lieu de luttes dans les années 1970, le plateau du Larzac est devenu quasi légendaire. C’est à ses pieds, au musée de Millau et des Grands Causses, que l’exposition Luttes et utopies, 50 ans d’art engagé 1971-2021 rend hommage à la pluralité des formes de résistances et tente d’inscrire l’art contemporain sur la carte du militantisme. 

Par Sandra Barré publié le 9 déc. 2021

« Gardarem lo Larzac » : dans l’imaginaire militant, la formule est aussi consacrée que les slogans de Mai 68. Pendant la décennie 1970, la lutte des paysan.ne.s aveyronnais, rejoints par des militant.e.s de France et de Navarre, contre l’extension d’un camp militaire sur le Causse du Larzac a inscrit ce plateau aride sur les hauteurs de Millau dans l’histoire de France. Plus récemment, en 2000, c’est le démantèlement d’un MacDonald’s par José Bové et ses camarades pour protester contre la surtaxe douanière imposée par les États-Unis sur les denrées françaises qui a médiatisé la sous-préfecture d’Aveyron. Au cœur des vallées des Grands Causses, la ville, qui s’est développée économiquement à travers une activité de cuir et de peau, affiche son héritage social et politique avec l’exposition, aux faux airs de rétrospective, Luttes et utopies, 50 ans d’art engagé 1971-2021. Une histoire que le commissaire Vincent Noiret raconte à travers les œuvres de 25 artistes.  À l’entrée du musée de Millau et des Grands Causses, un dépliant avertit d’emblée qu’il ne faut pas appréhender ici l’art contemporain comme « un commerce délirant », mais comme une matière réflexive, au potentiel utopique.

Vera Molnár, Minorité agissante - A, 1957-2012 © Adagp, Paris, 2021. p. Hervé Samzun, Bordeaux

 

Déceler les dominations

Paradoxalement, la résistance du Larzac – dont le début en 1971 est le point de départ chronologique de cette exposition – n’apparaît pas directement dans les œuvres présentées. Sans scénographie particulière, accrochés aux murs les uns à côté des autres et mis en valeur par un éclairage maîtrisé, les toiles, dessins et photographies sont liés par un fil rouge : une aspiration à la justice sociale et au respect des droits humains fondamentaux à travers le temps et l’espace. La diversité des œuvres vient illustrer la multitude de combats révélés et soutenus par ces artistes. Les limailles de fer de Nicolas Daubanes (Saint-Paul, prison de Lyon, 2015) racontent les conditions indignes d’incarcération dans les prisons françaises, surpeuplées. Les mots graphiquement distordus de Tania Mouraud (I Have A Dream, 2005) rappellent les revendications des droits civiques des Noir·e·s américain·e·s portées par Matin Luther King. Les premiers clichés de Liu Bolin, expert dans l’art de disparaître dans le décor, défendent la liberté d’expression (Hiding in The City #4 (Suo Jia Village), 2007). Sur un mur, le photographe se peint tout entier aux couleurs de la brique qui semble l’absorber. Le décor s’empare de son corps et, s’effaçant, il dénonce le contrôle de l’État envers les artistes chinois et leur musèlement. Enfin, L’Année Zéro 04 (2012) de Mounir Fatmi célèbre le renouveau des Printemps arabes. Sur un panneau de bois blanc, des câbles d’antennes coaxiaux dessinent un zéro. Ce chiffre, issu de l’alphabet arabe, évoque le renouveau : les changements révolutionnaires qu’appelle le peuple ouvrent le chapitre d’une nouvelle histoire, progressiste, où les réseaux sociaux jouent leur partition.

Liu Bolin, Hiding in the City #4 (Suo Jia Village), 2007 © Liu Bolin / Courtesy Galerie Paris-Beijing, Paris. p. Hervé Samzun, Bordeaux

D’autres œuvres se détachent des « grands événements » pour mettre au jour des rapports de domination moins immédiatement visibles, de ceux qui se nichent dans les relations quotidiennes. Dès 1973, Michel Journiac investit son statut d’artiste de manière à infléchir des catégories imposées aux existences individuelles (Michel Journiac, Journiac travesti en Journiac, 1973). Pour cette œuvre, le représentant de l’art corporel en France a moulé sa tête dans du thermoformé sur formica et se représente travesti en lui-même, laissant ouverte la question de l’identité, qu’elle soit sociale, de genre ou de sexe. Suivant les mêmes procédés, il se modèle en cadavre, en Dieu, en supplice, en femme ou en voyou, assurant que la pluralité est inhérente à chacun. Avec Contrepoint (2018), Matthieu Boucherit joue aussi sur les ambiguïtés, celles des gestes, pour y déceler une typologie de postures autoritaires. Il colle sur un grand papier noir, les positions de mains de chef d’orchestre interprétant l’Ode à la joie de Beethoven. Despote ou maestro ? Ces mouvements de meneurs pourraient être ceux d’hommes politiques, d’autant que la symphonie a été maintes fois reprise comme hymne de partis nationalistes, notamment par l’Allemagne Nazie qui y entendait la manifestation du génie allemand. C’est dans la sphère domestique que Willie Cole dévoile les enjeux de domination, en tissant des ponts visuels entre le fer à repasser et la symbolisation du masque africain dans sa série Spirit of the Mask I et II (2015). La mère et la grand-mère de Cole étaient toutes deux femmes de ménage et l’outil défroissant a très tôt intégré le langage visuel de l’artiste américain lui permettant de faire lien avec l’histoire douloureuse et persistante des oppressions raciales. Autant de formes plastiques qui témoignent et accompagnent celles des luttes. Reste à savoir si cet imaginaire-là peut échapper à la neutralisation institutionnelle.

 

> Luttes et utopies, 1971-2021 : 50 ans d’art engagé, jusqu’au 31 décembre au Musée de Millau et des Grands Causses