Madone ou la force subversive de la bonté de Dorian Rossel et Delphine Lanza © Carole Parodi
Critiques Théâtre

Madone ou la force subversive de la bonté

La bonté peut-elle sauver le monde ? C’est ce que se demandent les metteurs en scène Dorian Rossel et Delphine Lanza dans les pas de l’auteur soviétique Vassili Grossman qui, lui, a retrouvé foi en l’humanité face au tableau de Raphaël La Madone Sixtine. Or, la « force subversive de la bonté » n’est peut-être que le vœu pieux d’un théâtre ayant encore foi en la vertu humaniste de l’art.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 24 déc. 2021

Une cave, un bunker, un tombeau ? Les murs sont gris foncé et nus, à l’intérieur un groupe de personnes, trois hommes et quatre femmes, évoluent ensemble, presque comme les cellules d’un même organisme. Entre deux adresses « monologuées » au public, ils se racontent les péripéties, à travers l’Europe et l’histoire, de La Madone Sixtine, le célèbre tableau que Raphaël peint vers 1513 ainsi que des anecdotes pleines de philosophie sur la beauté du don. Ensemble, ils s’interrogent sur la condition humaine, répètent des saynètes absurdes, se chamaillent, se consolent ou prennent soin les uns des autres, explorent leur environnement jusqu’à creuser dans les parois pour en sortir un jerricane, un pulvérisateur ou encore un bras humain qu’ils laissent pendre nonchalamment. Leurs paroles dessinent des paysages invisibles à l’œil nu, surtout, elles en éclairent la beauté intrinsèque. Pour un peu, le plateau devient une sorte de caverne de Platon – le philosophe du monde vrai des « Idées », uniquement accessible par l’intellect – dont il va falloir se libérer en trouvant ce qui émancipera les êtres humains. Mais bientôt, les personnages tombent les uns après les autres. Tous semblent frappés du syndrome de Stendhal ; ou ce voyageur pris de vertiges voire d’hallucinations face à une ou plusieurs œuvres d’art.

 

 

La force subversive du grotesque

Avec Madone ou la force subversive de la bonté, Dorian Rossel et Delphine Lanza composent un collage à partir d’un texte de Vassili Grossman – relatant la rencontre de l’auteur soviétique avec le tableau de Raphaël au musée Pouchkine – mêlé à des extraits empruntés à Milena Jesenská, Robert Walser et Fernando Pessoa. Devant La Madone Sixtine, Grossman aurait été frappé par la bonté immanente de cette mère, lui redonnant foi en l’humanité au sortir de la Seconde guerre mondiale. C’est cette foi en la bonté comme « force de subversion » que les metteurs en scène transposent à la scène.

À l’heure où le « pays des Droits de l’Homme » laisse délibérément des personnes se noyer pour ne pas les accueillir, il est de bon ton de rappeler certains des principes humanistes. Pour autant, la « puissance subversive de la bonté » (et ses sous-catégories : la beauté, l’art, la « nature », le « lien social ») peine à faire mouche quand la pièce ne remet pas en question les codes du théâtre. C’est là que l’humour entre en scène pour mettre à distance cet universalisme qui participe du mythe occidental de l’art. C’est cet homme qui décrit méticuleusement voire obsessionnellement la trajectoire du tableau de Raphaël, n’oubliant aucun cours d’eau ou petit village sur la route de Plaisance à Dresde au XVIIIe siècle puis de Dresde à Moscou, en tant que butin de guerre de l’Armée rouge. C’est cette femme qui répète sans cesse ces vers de Fernando Pessoa : « Ça vous arrive à vous, parfois, de lire un poème et qu’il soit l’exact reflet de la question que vous avez à l’intérieur de vous, à ce moment-là précisément ? » C’est ce « Ta gueule ! », sorti de nulle part, qui rompt avec la langue des poètes ou encore le lot de maladresses et d’engueulades qui fait que ces sept personnages ne sont ni plus ni moins que des êtres humains susceptibles d’être éblouis, effrayés ou fascinés par ce qui compose une existence, même dans une caverne en déliquescence. Tenter de comprendre l’étrangeté « d’être au monde », à une échelle à la fois individuelle et collective, c’est aussi essayer de s’extraire des grands mythes, qu’ils soient religieux ou politiques. Et dans la pièce de Dorian Rossel et Delphine Lanza c’est le grotesque, attitude de l'idiot capable de s'étonner devant les choses a priori « évidentes », qui semble davantage une force subversive face aux lectures imposées du monde (ou d’une œuvre).

 

> Madone ou la force subversive de la bonté de Dorian Rossel et Delphine Lanza a été présentée du 15 au 17 décembre au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence