Les messagers, d’Hélène Crouzillat et Lætitia Tura, © L. Tura / le bar Floréal.
Critiques Documentaire

Mausolée pour âmes errantes

Hélène Crouzillat / Lætitia Tura

Plus qu’un film contre l’oubli, c’est un film contre la négation que proposent Hélène Crouzillat et Lætitia Tura avec Les messagers. Le documentaire qui aborde les migrations Sud-Nord sera présenté à partir du 20 mars au festival Cinéma du Réel à Paris où il concourt pour le prix du Meilleur premier film. 

 

Par Marie Painon publié le 11 mars 2014

Le thème des migrations est abordé sous l’angle le plus ténu qui soit : des Africains « disparaissent » en tentant de rejoindre l’Europe clandestinement par la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Melilla – ligne imaginaire en mer ou mur de barbelés, deux illustrations d’une même « folie » pour les réalisatrices. Ce point de départ évoque en soi un sujet de tragédie. Et de fait, même sans le revendiquer explicitement, toute l’esthétique des messagers apparaît structurée par les codes de la tragédie classique.

À commencer par cette règle d’or : pas de sang. Les images qui hantent les personnages principaux, nous ne les voyons pas. C’est par la voix des vivants que sont évoqués les morts, ces meurtres qui résonnent comme des cauchemars irréels, ces « disparus » que leurs familles continueront d’attendre sans fin, sans deuil. « Quand on a compris qu’un disparu, ce n’est pas un mort… », commence Hélène Crouzillat ; Lætitia Tura poursuit : « et l’importance de l’enterrement… » La phrase reste en suspens. Mais la ligne directrice de leur projet est là. Partant de cette figure du disparu, récurrente dans les récits des migrants en transit, une question s’est imposée : « Où sont les corps ? ». Autrement dit : que reste-t-il de l’humain quand des personnes restent sans sépulture, au prétexte qu’elles sont mortes dans un entre-deux juridique et politique entretenu par les institutions ? Questionnement digne d’Antigone... Derrière lequel Lætitia Tura dénonce un « système », celui « du blocage des frontières » : « C’est le système qui crée des disparus. Il y a des corps. C’est juste qu’ils ne sont pas pris en charge. La crémation, l’enterrement, c’est un rituel fondateur. Tant que ce corps n’est pas pris en charge, tu as des âmes errantes… »

Les messagers a pourtant le parti-pris radical de ne pas s’arrêter sur des individus. Le film ne présente pas les migrants. Il nomme à peine davantage, incidemment, la géographie extrêmement forte qui s’invite à l’écran dans un entrelacs de paysages soit filmés en plans fixes, soit photographiés par Lætitia Tura pour rendre aux morts leur place dans le territoire. Nous voici dans ce qu’Hélène Crouzillat voit comme « un non-lieu où tout se confond un peu » et sur lequel Martin Wheeler – César 2014 du Meilleur compositeur – a su poser une bande-son à peine perceptible. C’est par ce dispositif que se réinvente très subtilement l’unité tragique de temps, de lieu et d’action.

 

Créer de l’image où il n’y a pas de trace

La dynamique impressionniste du film fait aussi apparaître des personnages secondaires, marocains ou européens, qui participent à réhabiliter les morts – ceux qui ont laissé des éléments d’identité, et les autres… Puis voici un bureau officiel, une main qui schématise adroitement la configuration des lieux, une voix posée qui décrit la surveillance de la frontière vue du côté espagnol. Ajoutée au travail remarquable des réalisatrices pour obtenir des migrants une parole aussi dé-formatée, aussi intime, cette intervention sidérante de la Guardia Civil fait définitivement des messagers un document rare et essentiel.

Ces contrepoints aux récits des migrants, en accompagnant la compréhension du spectateur, répondent au double défi du film : d’un côté « trouver une réponse au problème formel de la disparition : faire de l’image, là où il n’y a pas de trace » (Lætitia Tura), de l’autre faire exister des témoignages insoutenables sans enfermer le spectateur dans l’impasse de « la violence pour la violence » – comme l’exprime Hélène Crouzillat. Il a fallu des années pour en arriver là. Ne serait-ce que parce qu’à l’origine, il n’était pas du tout question d’un film. Lætitia Tura, la première à se rendre au Maroc en 2007, est photographe, membre du collectif le bar Floréal.photographie. Son intention se limitait alors à réaliser un travail en image fixe sur la « mise à l’écart des migrants ». Ce sont ses rencontres sur place puis avec Hélène Crouzillat – qui partageait avec elle une sensibilité pour ce thème, mais aussi pour la recherche d’ « un langage plastique qui associe différents formats, des matières complètement bigarrées » – qui ont progressivement fait basculer Les messagers dans le cinéma. « Une course de fond », résume Hélène Crouzillat, portée par la force du sujet : « Il fallait que les "messagers" parlent. Nous, on était là. Il y a eu une nécessité portée par beaucoup d’entre nous. »

 

Les messagers,  en hors-champ

À cet égard, une souscription lancée en 2011 pour financer la fin du tournage s’avère déterminante. Ni les sociétés de production ni les structures d’aide ne s’intéressaient encore au projet. Mais au lieu de passer par une plateforme du type Touscoprod ou KissKissBankBank, l’appel des messagers est diffusé d’emblée auprès de réseaux ciblés. Cette démarche « artisanale » permet de faire entrer des dizaines de personnes dans la boucle tout en consolidant les relais associatifs du projet. Ce que salue Michèle Soulignac, directrice du Centre de création cinématographique Périphérie à Montreuil (93) : « Le fait de créer une sorte de communauté, je pense que c’est une expérience d’avenir. Quand le film existera, il aura un accès beaucoup plus facile aux lieux de diffusion », analysait-elle en 2012. C’est une des raisons pour lesquelles elle incite alors les deux réalisatrices à se porter candidates – avec succès – à « Cinéastes en résidence », le très important programme de soutien au documentaire de création de Périphérie.

Dans la phase de montage qui s’ouvre ensuite – sous les auspices de Périphérie mais aussi de la productrice Marie-Odile Gazin (The Kingdom) – Les messagers cherche longuement sa voie. Mais le parcours hors-champ du projet a posé des bases solides. L’aventure de la souscription, en particulier, a conduit Lætitia Tura et Hélène Crouzillat à multiplier les expérimentations, d’abord mises en ligne sur leur site Territoires en marge puis diffusées sous diverses formes : un montage de 20 minutes projeté dans plusieurs villes ; une exposition, Je suis pas mort, je suis là, scénographiée à la manière d’un mausolée ; ou, sur une commande des Archives départementales du Val-de-Marne, le court-métrage Point de chute qui prolonge Les messagers en donnant la parole à des migrants arrivés en France par le Maroc.

Ces préfigurations suscitent des silences chargés, des réactions parfois violentes, face à quoi les réalisatrices affûtent leur propos. Ni journalistique, ni militant. Mais éminemment politique. « La frontière, dit Lætitia Tura, peut être un lieu de rencontres ». Et c’est peut-être de cela que Les messagers parvient à rendre compte par-delà sa portée tragique. Sur le plan formel, la richesse de la rencontre se traduit par exemple dans la manière dont Lætitia Tura, en portant à l’écran ses paysages implacablement cadrés, leur apporte une expressivité supplémentaire par rapport à ses séries purement photographiques. Le montage y gagne de son côté en puissance contemplative. Sur le fond, nous plongeons dans un abîme tellement « antihumain » que, progressivement, les récits n’ont plus rien d’autre à faire entendre que le silence assourdissant des messagers. À défaut d’entrevoir une issue, la conscience engloutie des spectateurs rencontre ainsi symboliquement le sort des disparus. Pour le déjouer, au moins le temps d’une projection.

 

Les messagers, d’Hélène Crouzillat et Lætitia Tura, les 20 et 24 mars au Centre Pompidou (Festival Cinéma du réel) et le 27 mars au Nouveau Latina, Paris.