mauvaise mes de Sébastien Derrey © Christophe Raynaud de Lage
Critiques Théâtre

mauvaise

Ni documentaire, ni pièce à thèse : dans son adaptation de mauvaise de l’auteure britannique debbie tucker green, Sébastien Derrey assume le pur théâtre de situation. Dans un huit clos domestique à couteaux tirés, une jeune femme victime d’inceste dresse sans concession ni didactisme le procès de chacun des membres de sa famille.

Par Agnès Dopff publié le 25 mars 2022

Avec un titre qui flaire la sanction sans appel, mauvaise (born bad) de l’auteure britannique debbie tucker green taille les tabous intra-familiaux à même le verbe. En magistrate imparable, l’aînée d’une fratrie mène l’audience entre les quatre murs d’un foyer anonyme. Sans jamais le nommer par ce nom, celle qui en a fait l’objet énonce l’inceste subi, crache sa colère et dresse méticuleusement les chefs d’inculpation. Dans une langue crue et sanguine, faite d’un argot éthéré, de métaphores et périphrases dictées par la pudeur et la nécessité, debbie tucker green capture en creux l’expression du déni, de la honte ou encore de la rage, toutes les graines putrides germant bien au-delà du dualisme victime / coupable.

Face à la verve massive, brutale et totalisante de l’auteure britannique, le metteur en scène Sébastien Derrey vide la scène et laisse la parole comme seul décor. Autour d’un patriarche imperturbable planté au centre de la boîte noire comparaissent tour à tour la petite sœur, la mère, le frère et la cadette. S’ils ne s’étouffent pas dans les mains, ni se planquent dans les regards, les mots se balancent en rafale, claquent et marquent les chocs. Les corps, statiques et distants, dessinent dans l’espace la constellation pourrie dans laquelle l’abus a fait son nid. Sur le terrain miné de l’agression première jamais dénoncée, le banc des accusés se dessine en pointillés.

Chacun campé sur une simple chaise de plastique bon marché, les protagonistes de cette sale histoire de famille présentent leur défense. Seule, inflexible, la briseuse de tabou tient tête à la petite sœur qui l’était trop pour agir, à la cadette qui refuse d’entacher les souvenirs d’une enfance radieuse, à la mère qui retourne la faute et désigne sa progéniture en coupable absolue. Avec toute la violence et l’excès propres aux règlements de compte entre ceux qui se connaissent trop ou depuis trop longtemps, les protagonistes de mauvaise luttent jusqu’à l’asphyxie pour faire entendre leur vérité. Si l’inceste et son auteur semblent être le seul sujet explicite de la pièce, l’adaptation proposée par Sébastien Derrey prolonge le geste de debbie tucker green, et joue à son tour des interstices, des silences et des contre-champs pour faire voir l’immensité les dommages collatéraux, tant pour l’abusée que dans l’économie de tous les rapports intra-familiaux.


> mauvaise mise en scène de Sébastien Derrey, du 12 au 18 mars à la MC93, Bobigny ; du 23 au 31 mars au TNS, Strasbourg ; du 5 au 15 avril au T2G, Gennevilliers