Médée de Tommy Milliot ©Pierre Gondard
Critiques Théâtre

Médée

Old school, les pièces de Sénèque ? Certainement pas pour le jeune metteur en scène Tommy Milliot, qui intègre tout naturellement la version romaine de Médée dans son travail sur les écritures contemporaines.

Par Agnès Dopff publié le 29 sept. 2021

Entre les gamins paumés d’un Kentucky post-industriel dans La Brèche, et les triangles amoureux sur fond de zone péri-urbaine de Lotissement, Tommy Milliot nous avait habitués à son goût prononcé pour les écritures contemporaines. Voilà qu’il adapte Médée, texte écrit au Ier siècle par Sénèque, et consacré à une mère infanticide, qui deviendra une figure mythologique. Un choix pourtant évident, se défend le metteur en scène, fasciné par la langue directe de l’auteur romain plus que par le crime de tous les crimes.

Depuis le fond d’une grande scène obscure, une silhouette ridiculement petite se dessine dans le contre-jour d’un brasier. Une voix de femme, lente et lasse, presque susurrée, recense ses malheurs. Dans un verbe confus, elle vomit sa peine, sa solitude et sa colère. Si le flot continu de paroles empêche la compréhension factuelle de ce qui l’accable, la faiblesse du souffle appelle immédiatement à l’empathie. À rebours des représentations grandioses et monstrueuses dans lesquelles le théâtre l’a souvent cantonnée, la Médée de Tommy Milliot se présente minable et accablée, à peine capable de supporter son propre poids.

Passé le prologue de plomb, une lumière crue dévoile un plateau vide et anguleux, noyé dans un gris carcéral. Malgré le retour au temps du dialogue et de l’action, Médée poursuit son soliloque avec le même ton las et distant, transformant tout l’espace de la scène en une immense boîte crânienne. Si les grandes portes royales, matérialisées d’une brèche nette dans le mur du fond, rappellent le rang de l’héroïne et sa proximité avec les dieux, ce qui s’offre au regard ramène à une vulnérabilité bien humaine. Frêle, vêtue d’un ensemble vaporeux trop grand pour elle, les poignets ferrés dans des bracelets épais, Médée chancelle sous nos yeux. Elle n’est plus une reine, mais seulement une femme poussée à l’extrême seuil de la douleur. Et même lorsque l’amante rejetée se transformera en mère assassine, même lorsqu’elle s’avancera vers ses deux petits, le masque du monstre n’arrivera plus à nous faire oublier sa part humaine.

Pour orchestrer la rencontre entre le Ie et le XXIe siècle, Tommy Milliot n’a pas puisé dans les faits divers, n’a pas affublé ses comédiens de survêt’, d’Iphone, ou de référence lourdingue à notre présent. Par le biais des micros, par le choix d’un jeu modeste, il a préféré s’en remettre seulement à la langue, et à ce qu’elle peut appeler d’écoute et de compréhension lorsqu’elle est marquée par le corps qui la porte. Alors il n’est plus question de mythes, de références antiques ni de répertoire de théâtre, mais seulement d’une assemblée d’humains, venus le temps d’une représentation, éprouver ensemble ce qu’ils ont de commun.

 

> Médée de Tommy Milliot, du 23 au 3 octobre au Théâtre de la Criée, Marseille ; du 7 au 9 octobre au Théâtre national de Nice ; les 13 et 14 octobre à Châteauvallon-Liberté, Ollioules ; les 9 et 10 novembre au Théâtre Durance, Château Arnaux-Saint-Auban ; les 23 et 24 novembre au Théâtre d’Arles ; du 1er au 11 décembre aux Célestins, Lyon ; du 10 au 12 mars à la Comédie de Béthune ; les 17 et 18 mars au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence ; du 25 au 28 mars à La Villette, Paris