Molly Bloom de Jan Lauwers et Viviane De Muynck © Stephan Vanfleteren
Critiques Théâtre

Molly Bloom

En adaptant pour Viviane De Muynck le monologue de fin d’Ulysse de James Joyce, le metteur en scène Jan Lauwers met en lumière l’étourdissante jeunesse d’un texte vieux d’un siècle comme celle de la comédienne qui le porte. Avec panache, gouaille et délicatesse, elle nous fait rapidement oublier qu'elle campe un personnage et qu'il ne s'agit pas d'une rencontre faite au hasard d’un comptoir ou de l’arrière-salle d’un pub.
Par Agnès Dopff publié le 23 juin 2021

Par le concours des annulations et des reports, la première française de Molly Bloom, dernière création du metteur en scène Jan Lauwers, s’est déroulée au théâtre de La Passerelle à Saint-Brieuc. Et quel endroit plus à-propos qu’une ville portuaire de Bretagne pour découvrir le monologue qui termine Ulysse, roman de James Joyce consacré au récit d’une journée ordinaire à Dublin ? Dans le charme désuet de ces petits théâtres à l’italienne, comme la France en compte encore quelques-uns, Viviane De Muynck offre un seul en scène mêlé de fantaisie, de panache, de gouaille et de délicatesse. Le décor se résume à une chaise et une table, un simple projecteur éclaire l’avant-scène. La grande dame au pas chargé par les années s’avance avec entrain, et rapidement, les présentations sont faites. Dans un instant, elle sera Molly bien sûr, mais prêtera aussi sa voix au personnage du mari (à qui elle assigne un coin vide de la scène), à son amant (l’autre coin), et aux autres hommes de sa vie. Le temps d’ôter son gilet, et la transfiguration de l’actrice en personnage a eu lieu. Toujours en avant-scène, elle déroule le fil de ses souvenirs, multiplie les digressions et les apartés sans jamais se prendre les pieds dans les récits, se lève pour apaiser ses hanches, revient à sa chaise dès que ses jambes s’engourdissent. Et dans la salle, les visages jeunes et moins jeunes, éclairés dans la même lumière que la scène, se fendent régulièrement de sourires complices.

C’est que Molly n’a pas sa langue dans sa poche, et ne mâche pas ses mots. De son mari, de ses premiers amours et de ses derniers amants, elle nous dit tout, dans une irrévérence à faire passer pour prudes les écrivaines contemporaines. Fidèle au texte de Joyce, le monologue se compose d’une seule et unique phrase, immense, riche et colorée ; et Viviane De Muynck porte le texte en langue française, la fait résonner de son accent néerlandais, se trompe parfois, joue de ses erreurs et de ses hésitations. Dans la connivence qui s’instaure avec sa souffleuse, postée au balcon du théâtre, la comédienne achève de nous faire oublier qu’il ne s’agit que d’un personnage, et non pas d’une bonne rencontre faite au hasard d’un comptoir ou de l’arrière-salle d’un pub. Après plus d’une heure passée au côté de cette femme au caractère bien trempé, parfois doublée dans son récit par le rire des mouettes qui nous parvient depuis les abords du théâtre, on s’étonnerait presque de ne pas déboucher, au sortir du spectacle, sur quelque ruelle dublinoise.

> Molly Bloom de Viviane De Muynck et Jan Lauwers / Needcompagny a été présenté les 9 et 10 juin à La Passerelle, Saint-Brieuc