Devenir imperceptible de Clément Vercelletto © Christophe Urbain
Critiques Musique

Musica 2021

Est-ce là ce qu’on appelle la crise de la quarantaine ? À 39 ans, le festival strasbourgeois Musica n’en finit pas de se remettre en question. Explorant un spectre extrêmement ouvert de formes et d’esthétiques, ce dernier dépoussière l’idée qu’on se fait d’un « festival de musique contemporaine » pour mieux faire vibrer cette dernière au diapason de notre temps.

Par David Sanson publié le 6 oct. 2021

Depuis que Stéphane Roth en a pris la direction il y a trois ans, Musica a entamé sa mue. Au-delà des évolutions les plus visibles – l’ajout bienvenu d’un volet pour les enfants (Mini Musica) et d’une série de dates en région –, c’est dans sa philosophie que le festival s’est métamorphosé. Sans jeter aux orties les formes traditionnelles auxquelles son public a été biberonné – le concert « classique » ou l’opéra –, en veillant toutefois à y faire la part belle aux artistes femmes, l’évènement a entrepris un salutaire travail de dépoussiérage et de décloisonnement, en un mot : d’ouverture ; ouverture à toutes les esthétiques et à toutes les formes, ouverture aux autres arts et ouverture aux autres tout court, c’est-à-dire au monde.

Pour s’en rendre compte, on débarque donc à Strasbourg pour suivre le 3e et dernier week-end du festival. Un peu déçu d’avoir raté Asterism, la forme-monstre – 35 heures et 34 minutes non-stop ! – imaginée par l’iconoclaste Allemand Alexandre Schubert autour de ce qui constitue l’un des principaux axes thématiques de cette éditions : nos relations à l’environnement. Ne reste plus qu’à se faire raconter par ceux qui l’ont traversé ce rituel chamanico-wagnérien, la forêt installée à l’intérieur du Théâtre du Maillon, les performeurs, stroboscopes et autres gllitches électroniques qui venaient animer ce continuum sonore… Regret encore d’avoir raté le concert monographique dédié à la non moins iconoclaste Caroline Shaw, la création mondiale d’Infinity Gradient, pièce pour orgue et électronique 1-bit commandée au New-Yorkais Tristan Perich, le détonnant duo entre Jennifer Walshe et Mario de Vega, l’expédition polaire proposée par Philippe Le Goff…

 

Écologie des pratiques

Trust me Tomorrow de Verdensteatret p. Christophe Urbain

Le programme qui nous attend n’en reste pas moins plantureux. Et l’on entre d’emblée dans le vif du sujet : avec Trust me tomorrow, le collectif norvégien Verdensteatret livre en effet une de ces formes hybrides dont il a, paraît-il, le secret. Une espèce de théâtre d’objets sonores invisible – puisque se déroulant dans une pénombre qui ne permet pas de distinguer d’où proviennent les sons que l’on entend, ce que font exactement lesmanipulateurs-instrumentistes – qui immerge le spectateur dans un bain de sensations. C’est, musicalement et visuellement, très beau, cela fourmille d’idées et d’inventions, bricolées ou high-tech (voir par exemple ces petits mécanismes qui actionnent des billes de bois). Et même si cela manque parfois d’un fil dramaturgique, on ressort ébloui de ce périple sensoriel. Un périple qui se prolonge le soir même. Avec Drift Multiply de Tristan Perich, donné dans le décor industriel des Halles Citadelle. 50 violonistes et autant de haut-parleurs nous replongent dans un océan de sons : une nouvelle fois on admire l’alchimie entre l’électronique 1-bit et les timbres des instruments, caractéristique de la musique de Perich, dont le vocabulaire postminimaliste, à la fois répétitif et fragmenté, laisse place par moments à de spectaculaires trouées de bruit blanc. Un voyage haletant pour ses interprètes (parfois à la limite de la justesse sur la fin) comme pour ses auditeurs, riche en embardées psychoacoustiques, et qui se prêterait bien à une forme autre que frontale, permettant d’observer les micro-mouvements animant l’orchestre.

Le lendemain, il s’agit de Devenir imperceptible avec Clément Vercelletto, musicien (il est membre du trio (Orgue Agnès et du duo Kaumwald) et metteur en scène. « Je suis souvent très minimal dans mes créations : plus je fais et plus j’ai envie qu’il y ait peu », déclarait récemment celui-ci à Mouvement au sujet de cette pièce. Dont acte. Si on emploie souvent l’expression de « paysage sonore », Vercelletto semble vouloir l’aborder au sens premier, concret, matériel du terme.

Devenir imperceptible de Clément Vercelletto. p. Christophe Urbain

C’est bien un paysage qu’il nous donne à voir et à entendre, comme une sorte de traduction visuelle et gestuelle de l’étrange composition musicale qui en a été le point de départ. Autour d’une œuvre de Bastien Mignot, La Térra es un astre – un cercle d’écorces de pin de 5 mètres de diamètre disposé au sol au centre du plateau – et avec la complicité de l’interprète Pauline Simon se déploie – dans une quasi-pénombre, là encore – une dramaturgie organique, qui tantôt amplifie, tantôt même actionne les sons que l’on entend. Des chants d’oiseaux enregistrés viennent parfois se mêler aux sifflements, stridulations ou hululements produits par l’ensemble de 24 appeaux et tuyaux d’orgues disséminés sur la scène, reliés à une soufflerie silencieuse : un instrument que Clément Vercelletto a réalisé avec un luthier strasbourgeois, qu’il a baptisé engoulevent… et que l’on ne découvre qu’une fois les lumières allumées. Une proposition fragile et délicate qui oblige à tendre l’oreille, souvent fascinante dans ses entrelacs musicaux de matière minimale, tour à tour bruitiste et atmosphérique.

 

Fuir l’académisme

Le soir, c’est une rencontre marquante qui nous attend, avec la découverte de la « poésie queer » de Philip Venables, compositeur britannique de 42 ans dont la caractéristique principale est la place qu’il accorde à la voix, parlée ou chantée, dans son œuvre. En témoignent son beau travail sur le cycle Numbers du poète britannique Simon Howard, et surtout l’étonnante pièce finale, Illusions (2015), réalisée en collaboration avec le performer David Hoyle, icône de la scène queer britannique. Baroque, outrancière et bien peu politiquement correcte, c’est une pièce coup de poing, dans laquelle le jeune ensemble strasbourgeois Lovemusic accompagne avec une impressionnante aisance un montage vidéo mettant en scène Hoyle. Venables afffectionne aussi le storytelling : d’où le titre (Talking Music) et le dispositif dramaturgique choisis pour cette soirée, original à défaut d’être toujours convaincant, avec un comédien (Romain Pageard) présentant les œuvres et interviewant les musiciens et le compositeur à la manière d’un présentateur de show télé. Comme une mise en abîme du modus operandi d’un compositeur qui ne conçoit guère d’œuvre sans faire parler celui qui la joue : lorsqu’il écrit une pièce pour un instrumentiste, Venables écrit également un texte que l’interprète doit dire en jouant, généralement à partir d’entretiens réalisés avec lui. Ainsi le moment le plus émouvant de la soirée fut-il sans doute l’exécution de My favourite piece is the Goldberg Variations  par son dédicataire, l’accordéoniste norvégien Andreas Borregaard. C’est un entretien avec la mère de celui-ci que Venables a utilisé, et il est tour à tour amusant et émouvant d’écouter le musicien évoquer avec les mots maternels la découverte de son homosexualité ou la mort de son père… Ce travail de recueil de parole avec les interprètes pose aussi la question du lien entre compositeur et interprète, de la transmission… préfigurant par-là l’édition 2022 de Musica qui sera centrée sur la question de l’intimité et de la subjectivité de l’écoute. Avec des pièces telles que celles-ci, difficile, en tout cas, de dire de la musique contemporaine qu’elle ne nous parle pas directement.

 

My favourite piece is the Goldberg Variations from Andreas Borregaard on Vimeo.

 

En fin de compte, l’une des avancées les plus décisives que Stéphane Roth a fait accomplir à Musica est d’avoir ouvert le festival non seulement aux formes hybrides, mais aussi à des musiciens aux parcours fort peu académiques (on ne pense pas là à Philip Venables) : des créateurs pas forcément autodidactes, mais formés, en tout cas, à d’autres écoles que le tout-venant de la composition classique. Et surtout, d’avoir réalisé ce que tous les festivals et les lieux dédiés à la musique contemporaine en France auraient dû faire depuis bien longtemps : s’ouvrir largement à la scène improvisée et expérimentale. Ainsi, après avoir confié sa soirée d’ouverture à deux formations américaines pour le moins atypiques (l’ensemble vocal Roomful of Teeth et les post-rockeurs de Horse Lords), Musica conviait pour sa soirée de clôture, le 2 octobre, la fine fleur de la musique expérimentale de l’Hexagone, toutes obédiences confondues. Dans ce Sonic Temple se sont succédés ainsi Autoreverse, le joueur de Serge (un impressionnant synthétiseur modulaire) Jean-Philippe Gross ; la Cellule d’Intervention Métamtkine, activistes patentés depuis toujours ; Yann Leguay, maître ès arcs électriques. On s’attardera en particulier sur le trio formé par Michel Cloup, Pascal Bouaziz (guitares) et Julien Rufié (batterie) autour des textes d’A la ligne, le magnifique livre de Joseph Ponthus : parce que la manière dont ils s’emparent de ce livre marquant, dont ils renforcent sa puissance percussive, son urgence politique force l’admiration, de même que la façon dont ils structurent l’enchaînement des morceaux, en un set hautement électrique aux allures de montagnes russes… Et l’on terminera par ce duo magique – et très graphique – entre le musicien Jean-Luc Guionnet (au saxophone) et la performeuse Anna Gaiotti (claquettes). Le premier, immobile sur la gauche de la scène, tire de son saxophone des sons déments sans quasiment faire bouger son corps, apparition keatonienne ; la seconde virevolte, raclant le sol de ces claquettes ou s’embarquant dans d’incroyables transes statiques. Entre les deux, une évidence, une connivence profonde qui fait de cette apparition un moment de grâce… Le festival s'achève avec la Cellule d'intervention Metamkine, brochette bruitiste d'increvables activistes : tout un symbole !

Dans son éditorial, Stéphane Roth prône une « musique relationnelle (…) au sens où le lien entre les expressions artistiques et les personnes devient synonyme de composition ». Les termes de fluidité, d’empathie reviennent fréquemment dans la bouche de celui qui, par ailleurs, n’a pas de mots assez durs envers la verticalité qui régit le plus souvent – surtout en France – les modes de pensées et de relation. Et qui aime à emprunter à Isabelle Stengers l’expression d’« écologie des pratiques ». La philosophe belge était d’ailleurs l’invitée de trois journées de rencontres autour des inégalités hommes/femme organisées, en mode non mixte, par Futurs composés, le réseau national de la création musicale… Une chose est claire : les querelles esthético-stériles d’un autre temps (celui où les notions de modernité et d’avant-garde avaient un sens) ont vécu. Et le public ne s’y d’ailleurs pas trompé, qui s’est massivement renouvelé depuis 3 ans, et dont le tiers à moins de 28 ans. À Strasbourg, la musique occidentale de tradition écrite, celle-là que l’on dit aussi « savante », redevient enfin contemporaine.

 

> Le festival Musica a eu lieu du 16 septembre au 10 octobre à Strasbourg et alentours