Daral Shaga de la compagnie Feria Musica, © Hubert Amiel.
Critiques cirque Opéra

Opéra, cirque, vidéo et gros sabots

Compagnie Feria Musica

Présenté comme le premier opéra circassien, Daral Shaga s’empare du thème des migrations transméditerranéennes en forçant le trait. Un esthétisme gênant dans le contexte qui suit le naufrage du 19 avril ayant coûté la vie à plus de 800 personnes. 

Par Adèle Duminy publié le 18 mai 2015

Un grand tulle emplit totalement le cadre de scène. Il accueillera bientôt des visages en gros plan, des mains qui se chauffent au foyer d’un braséro de fortune, vieux bidon métallique qu’on a si souvent vu figurer la misère. On devine les gestes sur la scène, dans la transparence du voile vaporeux qui filtre toutes choses. Un passeport est jeté au feu. Une caméra capte l’image, projetée simultanément sur l’écran.

Tous les éléments de la fable à venir sont là. Impossible de se perdre au cœur de cette imagerie balisée dont il ne faudrait surtout pas manquer l’un des symboles. C’est donc le sort des exilés que se préparent à embrasser un père et sa fille Nadra, incarnés ici par deux chanteurs lyriques (Michaela Reiner, mezzosoprano, et Tiemo Wang, baryton).

 

Une fable à vocation universelle ?

La compagnie de cirque belge Feria Musica a accepté la proposition de l’Opéra-Théâtre de Limoges de mêler cirque et opéra à condition de s’appuyer sur un livret inédit, se colletant avec l’actualité. Philippe de Coen, directeur artistique de la compagnie, lisait alors le roman de Laurent Gaudé, Eldorado, qui évoque le sort de migrants quittant l’Afrique du Nord pour rejoindre l’île italienne de Lampedusa, dont les côtes sont régulièrement le théâtre de naufrages. Celui d’octobre 2013 coûta la vie à des centaines de personnes. L’auteur, qui a accepté de participer au projet, a écrit un livret inspiré de son roman mais sans cadre spatio-temporel précis, de manière à encourager la portée universelle du spectacle.

« Je ne sais pas si nous arriverons à passer. Nous irons jusqu’au bout. Rien n’arrivera au bout de nous », chante Nadra. Le texte se fonde sur ce type de propos généralistes, pour ne pas dire mélodramatiques. Les visages déformés par le chagrin, projetés en gros plans, rappellent le caractère le plus désuet et le plus caricatural de l’opéra, dont les personnages peuvent effectivement être brossés à grands traits.

 

Toute première fois

Fabrice Murgia, aux manettes de cette mise en scène king-size, travaillait pour la première fois avec des acrobates cependant que Philippe de Coen, qui assume l’écriture circassienne, ne s’était encore jamais frotté au texte. Le piège à éviter en de telles circonstances était bien sûr que le cirque ne se borne pas à faire office d’illustration plaisante…

Alors que le père et la fille constatent comme il est bon de se tenir sur les épaules l’un de l’autre, les acrobates s’érigent en colonnes verticales. Quand les circassiens (sorte de chœur des migrants) invitent Nadra à sauter du mur-frontière qu’elle s’apprête à franchir, une voltigeuse prend son envol du cadre coréen en fond de scène. Pire sans doute : tandis que Nadra et son père – tous deux vêtus de gilets de sauvetage, accessoire qui fait défaut dans ce genre d’épisodes dramatiques, dont celui de Lampedusa… – échangent des adieux au pied d’une grille que l’homme ne saurait franchir, deux acrobates, en arrière-plan, opèrent une descente verticale depuis les hauteurs de la scène. Ornés de voilures, les déplacements des circassiens évoquent avec grâce ceux de la méduse dans le bleu électrique qu’offre alors la lumière. Est-ce là une manière décorative aussi jolie que gênante d’évoquer la noyade ? On hésite à trancher.

On pourrait multiplier les exemples de recours convenus au langage circassien jusque dans le choix des agrès. Une jeune femme fait ainsi usage de chaînes (symbole évident de la servitude) que l’on devine blesser sa chair plutôt que du tissu, agrès suspendu verticalement, certes moins parlant au regard de la thématique.

 

Une vidéo qui fait écran

Dans le but avoué d’ajouter de l’intime au drame de l’exil, la vidéo capte le moindre regard, le plus infime mouvement. Rien n’est laissé à la libre imagination, ici saturée d’images et de symboles. Les interprètes (les trois chanteurs et les cinq circassiens) prennent des images à tour de rôle. Un chanteur va jusqu’à se filmer lui-même, façon selfie, pour que soit projetée sa figure, immense, sur le grand écran de tulle au premier plan du plateau. La plupart du temps, tout passe par ce filtre qui fausse les proportions, réduit les interprètes bien vivants à l’état de frêles silhouettes noyées dans une brume tenace. Quantité colossale de fumée générée à grand renfort de glaçons avalés par la machine. Trucs et astuces maîtrisent ainsi l’ambiance et l’émotion.

Seule la petite caméra GoPro, fixée au front du porteur de cadre coréen, délivre des images rafraîchissantes par leur caractère aléatoire et leur défaut d’esthétisme. On y voit la toile de trampoline qui accueille bientôt le corps de la voltigeuse selon un point de vue saisissant. Ces rares occasions où émerge l’inédit sont bien vite rattrapées par l’environnement lisse et sirupeux qui enrobe le tout, composition comprise (on perd de vue la présence du pianiste Fabian Fiorini, du violoncelliste Lode Vercampt et du clarinettiste Jean-Philippe Poncin).

 

Daral Shaga de Feria Musica a été présenté le 20 mars à la MC2 de Grenoble (dans le cadre du Festival Détours de Babel). Les 26 et 27 mai à Rotterdam (dans le cadre du Festival Operadagen) ; les 5 et 6 novembre à l’Opéra de Rouen ; le 14 novembre au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, Belgique.