Mia Madre de Nanni Moretti, © D.R.
Critiques cinéma

Perte du paradis latin

Nanni Moretti

Une carte postale de Cannes #4

Dans sa 4carte postale de Cannes, Nicolas Villodre revient sur l'indifférence du jury au film de Nanni Moretti, Mia madre. 

Par Nicolas Villodre publié le 1 juin 2015

Chère J,

Pour répondre à ta question sur le palmarès, je pense, comme nombre de mes collègues, que l’aveuglement du jury cannois a privé de toute récompense l’excellente sélection italienne qui valait mieux que l’hexagonale. Le film de Nanni Moretti, Mia madre, le seul qui fût en italien à la fois dans son titre et dans ses dialogues, ne méritait pas une telle indifférence.

Le réalisateur n’a certes pas cherché à innover formellement. Le coup du film dans le film, on connaît, si on ne veut pas remonter jusqu’à Thomas Edison et à son Uncle Josh at the Moving Picture Show (1902), au moins depuis Fellini et son Huit et demi (1963). Mais le fait que toutes les composantes de cette autofiction soient plausibles, vraisemblables, à l’épreuve du réel, et que chacune des observations de Moretti – lui-même interprété par une actrice jouant la réalisatrice – sonne juste, donne de la profondeur au propos doux-amer du récit et à la méditation poétique sur la mort de la mère.

L’alliage tragi-comique – tradition transalpine s’il en est – fonctionne à merveille. Les scénaristes ont trouvé plusieurs gags visuels désopilants, d’ores et déjà mémorables, et le film profite pleinement de l’enrôlement de l’acteur américain John Turturro, qui fait l’effort louable de parler, tant bien que mal, la langue de Dante. Il faut dire que celui-ci est doté d’une vis comica peu commune qui se remarque dès son arrivée. Il animera les séquences récurrentes reconstituant un conflit de travail l’opposant aux ouvriers et syndicalistes remontés suite au rachat de leur entreprise par une multinationale probablement américaine. Le montage alterne les aléas d’un tournage exténuant pour la réalisatrice et ses visites à l’hôpital qui bouleversent ce qu’il lui reste de vie quotidienne, accroissant ses doutes et aggravant son désarroi.

La mise en scène est toujours inspirée, aussi bien dans les scènes de tournage avec une nombreuse figuration que dans les discussions plus intimes entre le frère (rôle que s’est réservé Moretti) et la sœur. La mélancolie que dégage le film repose sur le constat de l’achèvement d’un cycle, d’une époque, d’une culture – la fillette de la cinéaste symbolisant l’avenir. La mort du cinéma en général, un moment menacé de disparition en Italie, celle du film militant en particulier, gentiment moqué au passage, et l’extinction des langues autres que l’anglais – à commencer par le latin, langue mère italienne, ce qu’enseignait la mourante à ses élèves et qu’elle parvient à transmettre à sa petite-fille.

Tout paraît désenchanté. Les personnages, délogés de chez eux, donnent l’impression de vivre par procuration. Les moments festifs encadrent le travail – la fin du tournage – ou se réfèrent à l’activité principale des protagonistes, comme le rappelle la queue remontée à contresens devant le cinéma Capranichetta où l’on projette un Wim Wenders en noir et blanc du bon vieux temps. De fait, pratiquement rien de la Rome, qu’elle soit antique, touristique ou contemporaine, ne nous est montré. Rien de gai en tout cas – on ne peut pas dire que le no man’s land qu’est la place Mancini soit particulièrement folichon ou pittoresque.

Plus rien de la douceur de vivre.