Antoine Renard, Pharmakon, vue de l'exposition au CRAC Occitanie © Sandra Barré
Critiques arts visuels

Pharmakon

Par temps de pandémie, ont été décrétés des « gestes barrières » : toucher autrui, voire respirer le même air n’est plus si évident, cela deviendrait même dangereux. Avec Pharmakon, Antoine Renard envahit le CRAC Occitanie d’effluves aux propriétés curatrices et, ce faisant, incite les individus à renouer avec leur corps, de plus en plus absorbés dans le tout numérique.

Par Sandra Barré publié le 26 oct. 2021

Des vagues olfactives prennent le nez dès le rez-de-chaussée du CRAC Occitanie, le poussent en l’air et font vagabonder la pensée autour de l’origine sacrée du parfum. Le terme vient du latin per-fumum « par la fumée » et porte l’image de volutes montant aux cieux pour faire se rencontrer la terre et les dieux. C’est aussi la clef de voûte de l’exposition Pharmakon d’Antoine Renard qui commence bien avant de voir ses pièces au premier étage du centre d’art. Comme un appel lointain, l’odeur ascendante créée par l’artiste charrie des propriétés curatives ambiguës.

 

Guérisons et croyances

L’idée du sacré est omniprésente dans le travail d’Antoine Renard, lauréat du prix Occitanie Médicis de 2019. C’est en particulier la place de l’odeur et ses effets dans les pratiques ritualisées à travers le monde qui le fascinent. Pour cette exposition, il explore les cultes chrétiens de la Rome antique à nos jours (projet proposé pour la Villa Médicis) et ceux des Perfumeros péruviens d’Amazonie. À la manière d’un artiste-anthropologue, Antoine Renard étudie sur le terrain, par de multiples voyages et documentations.

Boisées, rondes, parfois sèches et vertes, parfois plus sucrées et cireuses, des notes émanent de neuf petites sculptures humanoïdes, accrochées au mur. À la fois poupée vaudou, ange ou bébé bionique, elles digèrent, éparses dans leur chair argentée, des boules d’encens fréquemment allumées. Ces encensoirs en aluminium issus d’impression 3D, technique chère à l’artiste, personnifient, pour lui, le bien et le mal. Les aspérités et les erreurs de captation du scan lui ayant permis la modélisation offrent à Antoine Renard la possibilité de matérialiser un jeu entre corps sains et malsains. Une dualité retrouvée dans l’ontologie du parfum et qui donne son titre à l’exposition. « Pharmakon » du grec « remède » et « venin ». Les sculptures effraient tout autant qu’elles purifient l’air, illustrant la fameuse ambiguïté des drogues et des poisons qui guérissent et tuent.

 

Écoute et respiration

Dans le même espace, de grandes croix composées d’écrans LED diffusent des images psychédéliques. Celles-ci, lumineuses, évoquent directement le signe des pharmacies. Il s’agit de plantes curatives que l’artiste a filmées de si près qu’elles se floutent. Le grain et les couleurs retravaillées donnent une tonalité datamosh, ou l’art de créer intentionnellement des erreurs dans un fichier numérique, à l’ensemble. Comme pixélisés, saturés, déconstruits, ces vitraux numériques hypnotisent et brouillent les échelles. Ils placeraient le spectateur dans la peau d’insectes pour qui ces plantes sont vitales. Si les visiteurs sentent et voient, ils et elles entendent également. Un murmure s’élève. À Rome, l’artiste a enregistré un Ave Maria exécuté dans l’église de la Trinité-des-Monts et l’a mêlé à la traduction sonore de « l’odeur de sainteté », celle de la myrrhe, d’après ses descriptions écrites. Une cohabitation presque spirituelle entre la respiration des senteurs et leur écoute s’installe.

 

Architectures olfactives

Dans le deuxième temps de l’exposition, la recherche olfactive d’Antoine Renard prend des tournures architecturales. Avec le rebut de matériaux du centre d’art, il a construit des élévations brutalistes dans lesquelles on pourrait voir la silhouette d'édifices religieux qu’il a enduits de cire odorante. À une matière neutre et colorée, toujours par superposition de couches, il mêle cinq terpènes (molécules aux propriétés odorantes et thérapeutiques trouvées notamment dans les huiles essentielles) faisant de ces ensembles – impossibles à déplacer car trop fragiles – le support matériel d’une mémoire. L’odeur a ce pouvoir de pénétrer les corps pour y inscrire à jamais un souvenir, Marcel Proust nous en a fait une fameuse démonstration avec l’épisode de la madeleine dans À la recherche du temps perdu.

Transmettre une mémoire : l’enjeu exhale pleinement dans la dernière œuvre du parcours. Une boîte fermée à clé, sorte de tabernacle minimaliste, illustre combien l’odeur s’avère encore grandement inaccessible. Par un rituel régulier, l’objet s’ouvre et laisse apparaître une série de flacons réalisés par des étudiants de l’École Supérieure de Parfum. Ils et elles ont eu pour consigne de traduire en un jus, l’odeur de l’atelier de l’artiste. La multiplicité des propositions ne laisse aucun doute, chaque respiration est singulière. De cette conclusion, émerge un constat politique discret, presque volatil. En révélant la dimension curative des odeurs, Antoine Renard réenvisage la place du corps dans nos sociétés occidentales. En maniant les senteurs, l’artiste oblige les individus à s’approcher tout près de ses œuvres, soulignant en creux la dématérialisation grimpante due au trop plein technologique. Une infection qui amène les êtres humains à délaisser ce qui leur permet d’embrasser le monde : leur propre chair.

 

> Antoine Renard, Pharmakon, jusqu’au 6 février au CRAC Occitanie, Sète

Légendes : Antoine Renard, Pharmakon, vue de l'exposition au CRAC Occitanie. p. Sandra Barré