Carol de Todd Haynes, © D.R.
Critiques cinéma

Pulpeuse Carol

Todd Haynes

Une carte postale de Cannes #6

6et dernière carte postale de Cannes, où Nicolas Villodre nous parle de Carol et des « lesbian pulp fictions ». 

Par Nicolas Villodre publié le 3 juin 2015

Cher B,

 

Tu me demandes pourquoi Cate Blanchett n’a pas reçu le prix d’interprétation féminine à Cannes. Tout simplement parce que ce trophée a été coupé en deux, comme une poire pour deux soiffards, et par là même dévalué. Non que Rooney Mara ne le vaille pas bien, comme dirait Liliane, mais, tout de même !, à force de trop vouloir finasser, de faire les malins, de jouer aux affranchis, certains finissent par se déconsidérer.

Inattaquablement réalisé, finement mis en scène et on ne peut plus soigneusement designé – pas un bouton de guêtre n’y manque, tout paraît d’époque, qu’il s’agisse de meubles, de rideaux, fourrures, coiffures, voitures –, inspiré du roman de genre ou de gare (= « lesbian pulp fictions »), plus ou moins autobiographique, de Patricia Highsmith (alias Claire Morgan), The Price of Salt (1952), le métrage de Todd Haynes a, en tous les cas, été apprécié à sa juste valeur lors de sa projection de presse au Théâtre Lumière.

Les films gays, militants ou pornos, ce n’est pourtant pas ça qui manque et nombre de festivals ou de sections spécialisées dans des festivals – on pense par exemple aux Teddys de la Berlinale – s’y consacrent depuis les années 1970, mais, dans le cas présent, la nouveauté consiste à traiter du thème de l’homosexualité féminine dans une superproduction hollywoodienne destinée au grand public et à le faire avec tact. En outre, roman et film se terminent sur un happy end – en forme de boucle ou d’un flash back de près de deux heures, pour ce dernier.

L’ambiance étouffante du début des années cinquante aux États-Unis est particulièrement bien restituée. C’était, faut-il le rappeler ?, la période du maccarthysme de sinistre mémoire, celle de la chasse aux sorcières des militants communistes mais également des minoritaires de tout poil. C’était l’Amérique blanche d’avant le rock and roll. Cette atmosphère pesante pousse les deux héroïnes à prendre le large, avant d’être rattrapées par les conventions sociales et les obligations familiales.

Inutile de dire que les personnages féminins sont ici excellemment campés. L’Australienne et universelle Cate Blanchett, aussi imprévisible et fascinante qu’un sphinx, n’a actuellement plus de concurrence ; elle devrait donc continuer à nous surprendre dans ses compositions à venir. L’Américaine Rooney Mara n’a, quant à elle, pas du tout volé son titre de gloire.