Que faut-il dire aux Hommes ? de Didier Ruiz © Emilia Stefani-Law
Critiques Théâtre

Que faut-il dire aux Hommes ?

Suite à des négociations serrées, les cultes religieux ont été maintenus depuis le premier confinement, contrairement aux représentations théâtrales. Avec Que faut-il dire aux Hommes ?, le metteur en scène Didier Ruiz tente la communion des deux rituels pour un retour en salle tout en douceur.

Par Agnès Dopff publié le 2 juin 2021

Entre les vitrines aux couleurs estivales et les terrasses ressuscitées de la rue de la Roquette, dans le XIe arrondissement de Paris, le Théâtre de la Bastille reprenait enfin le cours de sa saison amputée avec Que faut-il dire aux Hommes ?, création du metteur en scène Didier Ruiz toute entière dévouée aux confessions humaines. Dans cette chapelle, pas d’encens, pas de bénitier, mais bien un adepte du bouddhisme, un père dominicain, et cinq autres disciples de cultes différents. Dans la sobriété de leurs tenues civiles, et comme s’ils s’étaient soudain passé le mot pour quitter l’anonymat du public et monter sur la scène, les témoins-acteurs rassemblés par Didier Ruiz prennent successivement la parole face à la salle. À l’ascétisme du décor répond l’hospitalité des histoires mises en partage. Olivier revient sur l’expérience de mort imminente qui l’a mené sur le chemin de la méditation, des États-Unis jusqu’en Inde. Née dans une famille pieuse du Kenya, Grace nous parle de sa première Bible, achetée à Paris après l’obtention de son diplôme de fin d’études. Brice, lui, nous embarque dans une petite visite mentale et guidée de la chambre qu’il occupe dans un couvent dominicain implanté en plein Paris. À travers ces récits de vie, livrés en adresse directe sur une scène baignée de lumière claire, et sans même l’ornement d’un fond sonore, chacun nous invite simplement à écouter en filigrane ce que signifie, pour lui, croire. Des cordages, tendus à la verticale, transpercent le plateau du théâtre ici et là, et coulissent doucement au fil des anecdotes, réflexions et questionnements. Dans la blancheur éblouissante, les attaches troublent les sens et semblent parfois nous acheminer vers le ciel ou nous plonger dans les entrailles du vivant.

Le rythme est lent, posé. Les protagonistes se placent et se passent la parole avec application et discipline. Les visages, ouverts et sereins, favorisent l’attention à l’endroit de la foi, chose devenue rare sur les scènes des théâtres. Après le travail avec d’anciens détenus dans Une longue peine, puis auprès de personnes ayant réalisé une transition de genre dans TRANS (més enllà), Didier Ruiz poursuit avec Que faut-il dire aux Hommes ? son travail de théâtre documenté, où la parole est portée par ceux mêmes qui ont éprouvé dans leur chair les réalités mises en scène. Par son verbe simple et franc, par son adresse frontale, cette dernière création garde la même générosité, la même nécessité d’œuvrer à ce que le sujet humain comprenne un peu mieux son contemporain. Mais dans ce dialogue entre l’individu et la salle, il en est un autre, entre les protagonistes eux-mêmes, qui se fait attendre et ne viendra malheureusement pas. Bien sûr, le récit d’Adel, musulman pratiquant, fait acte en pleine paranoïa islamophobe. Bien sûr, la réunion sur scène du même Adel et de Jean-Pierre, son acolyte juif, n’est pas un moindre spectacle au regard de l’actualité israélo-palestinienne. Et même encore, les réflexions de Grace, d’Olivier ou de Marie-Christine sur la frontière entre les morts et les vivants ne semblent plus si old school après un an de pandémie macabre.Pourtant, il y a aussi toutes les questions que l’on aurait aimé voir posées, maladroitement peut-être, mais avec le précieux mérite de mettre les êtres et les croyances en relation. Si la pièce de Didier Ruiz réactive in situ l’écoute collective, elle nous laisse pourtant avec le regret d’un dialogue qui, au lieu de se réaliser à même la scène, n’existera cette fois que dans l’esprit des spectateurs.

> Que faut-il dire aux Hommes ? de Didier Ruiz a été présenté du 19 au 22 mai au Théâtre de la Bastille, Paris. Le 11 juin au Théâtre de Chevilly-Larue