Vue de l'exposition Quelque chose bouge au Frac PACA © Catherine Melin
Critiques arts visuels

Quelque chose bouge

L’espace public est planifié, règlementé, contrôlé. Si bien qu’une chaise en plastique posée sur un trottoir ou un ballon qui traine dans un chantier semblent suspects. Catherine Melin collecte ces signes de vie et les met en scène au Frac PACA à Marseille. Avec en tête l’idée que tant que Quelque chose bouge, des failles existent dans les logiques coercitives.   

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 11 mars 2022

 

 

 

Au pied d’un immeuble, un bassin vide fait office d’arrière-cour. Dedans, quatre chaises bleues en fer forgé se font face, les pieds liés par un élastique jaune prêt à craquer. Deux-trois ballons de foot trainent à côté. Les enfants du quartier auraient-ils transformé en terrain de jeu cette dalle de béton entre la baie vitrée du Frac PACA et les balcons encombrés de linge ? Qui a posé ce mobilier comme un pied-de-nez à celui, « anti-SDF », qui prolifère dans les villes ? « S’asseoir sur une chaise dans la rue est une manière de prendre position dans l’espace », avance l’auteure du méfait.  L’air de rien, Catherine Melin soulève les visées idéologiques derrière l’aménagement des aires urbaines avec une exposition qui déborde des espaces consacrés. L’artiste dérive beaucoup : dans les ruelles de Marseille, dans les arrière-cours de Moscou, aux abords du périphérique en construction de Chengdu. Autant de lieux intermédiaires, en marge ou en transition, où l’on peut croiser un couple trainant son caddie, un ouvrier en train de s’harnacher, une couturière préparer un canevas, un homme en costume-cravate se mettre à danser avec le vent, des enfants s’imaginer en héros… Un appareil photo ou une caméra en guise de carnet de croquis, elle collectionne des « obsessions » : des scènes de rue persistantes qui s’infiltrent dans le white cube à travers des objets, certes banals mais chargés d’histoires, de pratiques et de symboliques, mis en scène dans des installations qui frisent toujours l’accident.

 

 

Espaces sous tensions

Un chariot à roulette surchargé nargue le visiteur au sommet des marches qui mènent à la première salle d’exposition : ce qui semble une lourde sculpture de plomb n’est qu’un amas de paniers en osier recouverts de graphite, prêt à dégringoler dans l’escalier. En bas, hérissées comme des baïonnettes, des cannes à pêche tendues par des élastiques lévitent sur des assises de chaises d’administration tout aussi instables. Au-dessus, un chapelet de cerfs-volants retient un poids en plomb qui frotte et suinte sa poudre grise sur un pilier de la salle. Sur le mur porteur, une façade d’immeuble interminable – symbole de l’utopie avortée de « l’habitat social » – imprimée sur des bandes adhésives, semble s’effondrer sur elle-même à mesure que fond la colle. Catherine Melin organise des jeux de tensions entre les masses, entre le dessin éphémère et les architectures si monumentales qu’elles semblent éternelles, entre le geste humain et industriel. À l’image de ce balayeur sur les rives bétonnées d’un fleuve près de Wuhan dans une vidéo projetée sur de la poudre de ciment. C’est dans ces équilibres fragiles que se résoudrait l’énigme posée par le titre de l’exposition Quelque chose bouge.

 

Le dérisoire comme espoir

La mise en scène vire à la fable mi grotesque mi tragique à l’étage du Frac où, dans le vrombissement de souffleries, apparait une troupe de cabas Tati et de sac de chantiers. À observer ces peaux de plastique gonfler jusqu’à la limite de l’éclatement puis s’affaisser complètement, certaines sous le poids d’un fer à béton, d’un tapis ou d’un bambou, d’autres comprimées par des sangles, on est pris dans un ballet « sisyphéen » de corps au travail, de corps contraints, de corps essoufflés mais opiniâtres. Une chorégraphie qui fait écho à celle que les décideurs, les urbanistes et les architectes imposent aux « usagers » des villes. Dans le prolongement de ces personnages, le regard se pose sur un muret fleuri. Cette construction de fortune fuit vers une terrasse extérieure où des bâches de chantier côtoient des couvertures étendues sur des fils à linge et des chaises décharnées raccommodées avec des carrés de mousse, comme pour permettre un répit à l’ouvrier éventuel. Un mouvement, une attention, aussi dérisoires soient-ils, auraient la capacité de détourner une situation coercitive et de gêner, ne serait-ce qu’un peu, l’ordre fossilisant et implacable des grands projets urbains. Comme une « mauvaise herbe » qui s’évertue à percer le bitume. 

 

 

> Catherine Melin, Quelque chose bouge, jusqu’au 15 mai au Frac PACA, Marseille

Légendes : Vues de l'exposition Quelque chose bouge au Frac PACA © Catherine Melin