Irrational man de Woody Allen, © D.R.
Critiques cinéma

Retour à la raison

Woody Allen

Le dernier opus de Woody Allen est l'objet de la 5carte postale de Cannes, envoyé à la rédaction par Nicolas Villodre. 

Par Nicolas Villodre publié le 2 juin 2015

Chère V,

Tu voulais en savoir un peu plus long sur le dernier Woody Allen, Irrational Man, projeté à Cannes hors compétition, en attendant sa sortie, mi-octobre prochain.

Sache que c’est tout à fait réussi. On peut affirmer qu’Allen a vraiment trouvé sa clé en matière de film de genre, Irrational Man faisant penser à son thriller londonien, Match Point. Autant dire que l’humour y est noir, proche aussi de celui d’Hitchcock. Amateur de jazz, le réalisateur a voulu situer l’action à Newport (localité célèbre pour son festival estival de musique afro-américaine) et dans ses environs. Il a simplement et sans complexe adapté et transposé à sa façon le roman de Dostoïevski, Crime et Châtiment.

Son scénario prévoit de multiples rebondissements ainsi que des changements comportementaux de la part de ses personnages principaux : un prof de philo misanthrope et trompe-la-soif débarquant dans une fac assez chicos de la Nouvelle Angleterre, précédé de sa réputation d’aventurier, y compris auprès de ces dames ; une responsable de labo cherchant à quitter cette quiétude provinciale, à tout plaquer, y compris son mari, pour l’inconnu ; une tendre étudiante en passe de se caser, qui semble encore hésiter et souhaite connaître le grand frisson.

Le réalisateur, autodidacte, s’offre le luxe de ridiculiser au passage les us et coutumes universitaires et de mettre en cause la mauvaise influence des intellectuels français – Allen en est resté à... l’existentialisme du Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre ; il n’en est pas encore à Derrida. Pour donner du sens à sa vie, l’anti-héros qu’incarne Joaquin Phœnix a l’idée d’en supprimer une autre, désignée au hasard d’une conversation surprise dans un café. Il met donc au point le plan d’un crime parfait, a priori absurde, comme celui commis par Raskolnikov, celui conçu par Lafcadio, celui perpétré par Meursault...

Bien entendu, tout n’ira pas comme sur des roulettes – y compris russes. Les sensations fortes ravigoteront et revigoreront certes le criminel, lui redonneront l’assurance qu’il avait perdue mais lui feront aussi perdre la raison. D’où le titre de l’opus.

Le casting et la direction d’acteurs sont excellents. Phœnix oscille entre le baroudeur revenu de tout et le père tranquille rassurant sa jeune disciple. Parker Posey est plausible dans son rôle de quadra un peu nymphomane sur les bords. Emma Stone, que Woody Allen avait déjà fait tourner dans Magic in the Moonlight, confirme son talent. Elle passe insensiblement de l’état d’adolescente insouciante à celui d’une adulte responsable, apparemment le seul personnage du film capable de poser des limites.

Et elle est, qui plus est, photogénique à tout instant.