Searching for John de Stefan Kinsman / Cie La Frontera © Pierre Bellec

Searching for John

Rencontre improbable avec un cow-boy égaré dans une baraque au fond des bois, le solo de l’acrobate touche-à-tout Stefan Kinsman offre une bouffée d’air qui sent bon le tabac brun et le vieux foin.

Par Agnès Dopff publié le 29 mars 2022

Amateurs de western à l’ancienne, préparez le pop-corn ! Silhouette campée, regard perçant fixant l’horizon, tension à couper au couteau et petit air d’harmonica pour compléter l’ensemble : dans un décor qui semble bricolé avec trois bouts de ficelle, Stefan Kinsman dégaine plus vite que son ombre tous les ingrédients d’une bonne ambiance de far west.

Passé l’amusement inaugural, notre vacher aux effluves de saloon ne lâche rien de l’absurdité inaugurale. Sur le parquet grinçant d’une maisonnette aux murs ajourés, le solitaire s’extirpe littéralement des costumes (de cow-boy, de prêtre, de dame à crinoline, de prisonnier à pyjama rayé), tous tendus à la suite et rattachés à son corps par une batterie de fils blancs. Le temps de cette séquence en slow-motion, dans la temporalité propre aux souvenirs, l’artiste tient seul les rênes de toute cette assemblée fantomatique, parfait pendant aux portraits de famille qui, sur l’unique mur en dur de la cabane restent, eux, désespérément vides. Dans la mélancolie dès lors infusée, le cow-boy revenu à sa tenue Marlboro prolonge le soupir de sa solitude. Dans le délire d’une fin de soirée, trompé par l’isolement et les vapeurs d’alcool, l’ermite à la mine éteinte devient agité, sursaute et traque des mouvements imperceptibles dans les coins de son habitat. À fredonner dans sa barbe un air pour personne, à caresser les poutres et danser avec les chaises, ce clown tragique en jeans et chemise amuse autant qu’il peine.

Le diagnostic est déjà arrêté et la nuit bien avancée lorsque les objets qui servaient d’alibis déments au lonely boy prennent vie pour de bon. Après avoir accusé à la hâte les sens troublés du gardien des lieux éméché, c’est au tour des spectateurs de ne plus croire leurs yeux. Ici, une petite lampe de chevet joue les cabotines et s’amuse à chicaner le dormeur dans sa sieste. Là, deux cerceaux de métal gigotent au rythme d’un air de jazz sorti de la vieille radio. Pris la main dans le sac de nos jugements précipités, ne nous reste plus qu’à accepter pour de bon tout le petit monde autonome qui vit sous ce même toit. Où l’on apprend que Molly, la table, n’est pas facile à amadouer. Que John, la  lampe, ne manque pas de malice, et que Mary, la grande roue Cyr, aime jouer à cache-cache.

Dans ce paysage animiste, où les objets ont remplacé les êtres humains, l’espace matériel et affectif se remplit au fil des relations déployées par John le cow-boy avec ses trucs. Jongleur lorsqu’il manipule à la chaîne la somme des choses matérielles qui l’entourent, acrobate lorsqu’il en fait de même avec son propre corps, et marionnettiste encore lorsqu’il trafique sous la table pour donner de grands airs à la loupiote, Stefan Kinsman présente l’air de rien une délicieuse forme scénique qui pourrait valoir comme manifeste : l’art circassien est moins une affaire d’agrès que de rapport aux choses, visibles et invisibles, qui nous entourent.

 

> Searching for John de Stefan Kinsman / Cie La Frontera, les 22 et 23 mars à la Maison de l’Université, Mont Saint Aignan, dans le cadre du festival SPRING ; les 11 et 12 juin à Turin, Italie