© Jean-Louis Fernandez
Critiques Théâtre

Sentinelles

L’art peut-il libérer ? Un travail sans relâche constitue-t-il la voie d’accès à l’excellence ? Peut-on être touché par une œuvre comme par la grâce ? Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses questions qui habitent Sentinelles. Dans sa dernière mise en scène, Jean-François Sivadier livre une foisonnante réflexion sur la fabrique de l’artiste. À travers l’itinéraire de trois pianistes virtuoses devenus amis durant leurs années d’apprentissage, des visions antagonistes se croisent et se confrontent, dessinant autant de rapports au monde.

Par Elise Ternat publié le 13 déc. 2021

 

 

À l’origine de la pièce, il y a le texte de Thomas Bernhard Le Naufragé dont le metteur en scène s’est finalement éloigné pour n’en conserver que la trame originelle. On y retrouve néanmoins la référence à Glenn Gould, pianiste excentrique doté d’une oreille absolue, qui a inspiré le personnage de Mathis, génie maudit en quête d’un art qui s’éprouve, en dissidence à l’égard des conventions. Face à lui, Swan dans le rôle de l’élève modèle convaincu que la beauté de l’art est seule capable de changer le monde et Raphaël pour qui l’art n’a de sens que s’il est politique, tourné vers l’autre. Prenant la forme d’une conversation parfois amusée, souvent véhémente mais toujours passionnée, Sentinelles construit trois chemins possibles sillonnés par les grands noms de la musique classique et contemporaine. Précis, incisifs, tenaces, les échanges tiennent sur un fil oscillant sans cesse entre bienveillance affectueuse et argumentaire tranché. De La marche turque de Mozart au Clavier bien tempéré de Bach, de Chostakovitch à Rachmaninov en passant par Ligeti, les références fusent à mesure que se dessine la cartographie mentale de chacun des personnages. Amitié, admiration, jalousie scellent des liens que l’on croirait indéfectibles entre les trois hommes.

L’épure de la scénographie quasi artisanale, composée de quelques chaises, de toiles tendues, transformées en écrans de projection, laisse une place de choix à l’essentiel : l’énergie du jeu porté par le trio. Pas de piano ici, le metteur en scène a eu la finesse de suggérer l’intensité des vécus par les corps, leurs mouvements corrélés au choix des morceaux. Car c’est depuis leur chorégraphie dans l’espace et leurs gestuelles tantôt resserrées tantôt plus relâchées que se révèle une facette supplémentaire de leur engagement pour la musique. La rythmique de la pièce, ponctuée d’intermèdes, apporte une tonalité parfois burlesque comme pour alléger au moyen de respirations, la densité des échanges et des questions soulevées.

Possible transcendance, effort permanent ou nécessité viscérale, l’art est tout à la fois. Avec Sentinelles, Jean-François Sivadier ne nous livre pas seulement une histoire d’amitié, il nous révèle la puissance artistique à l’œuvre. Lorsqu’elle se fait urgence de vie, lorsque l’artifice devient nécessaire pour atteindre la vérité, au point de rendre son intensité à la fois cruelle et magnifique, jusqu’à s’en brûler les ailes aussi.

 

> Sentinelles de Jean-François Sivadier est présenté du 3 au 19 décembre 2021 au Théâtre National Populaire de Villeurbanne ; du 6 au 8 janvier au Théâtre-Sénart, scène nationale de Lieusaint ; les 13 et 14 janvier à la Maison des arts du Léman à Thonon-les-Bains ; du 18 au 28 janvier au Théâtre du Gymnase-Bernardines, Marseille ; du 2 au 4 février au Théâtre 71, Malakoff ; du 8 au 27 février à la MC93, Bobigny ; du 2 au 4 mars à la Comédie de Caen ; les 24 et 25 mars à la Comédie de Colmar ; du 29 au 31 mars au CCAM, Scène nationale de Vandoeuvre-lès-Nancy ; du 5 au 7 avril au CDN de Besançon ; du 13 au 15 avril à la Comédie de Clermont-Ferrand ; du 26 au 28 avril au Bateau Feu, Dunkerque ; les 4 et 5 mai à la Maison de la Culture d’Amiens ; du 11 au 13 mai à la Comédie de Béthune