Seras-tu là de Solal Bouloudnine © D. R.
Critiques Théâtre

Seras-tu là ?

Le chanteur Michel Berger et le philosophe Friedrich Nietzsche ont des choses en commun à en croire Solal Bouloudnine. Seul en scène, il se glisse dans la peau d’un petit garçon obsédé par l’idée de la mort, suite au décès du chanteur. Un conte philosophique maquillé en spectacle de variétés.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 9 mai 2022

Le vrombissement des cigales scie le crâne. Le soleil est d’huile sur le cours de tennis. Marie-Françoise et Michel gémissent en rythme avec la balle sur le fond immobile d’un après-midi de plomb. Quelques heures plus tard, Michel Berger meurt, foudroyé par une crise cardiaque dans sa propriété de Ramatuelle. Pour Solal Bouloudnine, son petit voisin, cette journée du 2 août 1992 restera gravée comme celle de la « fin ». À 6 ans, 11 mois et 20 jours : premier contact avec la mort, dernier moment d’insouciance. Trente ans plus tard, c’est cette « fin » qui ouvre le spectacle Seras-tu là ?, dont le titre est emprunté à un tube du chanteur. Solal Bouloudnine revient sur ce jour, habillé en tennisman, raquette à la main : il est devenu comédien et signe, avec ce one man show autofictionnel, une ode à l’enfant philosophe, avec humilité et dérision.

Dans le huis-clos d’une chambre d’enfant typique, avec sa lampe-globe, son bureau blanc moucheté d’autocollants Sonic ou SOS Fantômes, son téléphone en plastique et son nounours de 2 mètres, Solal Bouloudnine remonte le fil à partir de la disparition de Michel – et avec, de son innocence. Sa chambre, c’est sa caverne de Platon, sa scène, son laboratoire pour se remettre dans la peau de ce petit garçon, né à Marseille en 1986 d’une mère juive algérienne un peu lourde et d’un père chirurgien digestif toujours la clope au bec. Son idole n’est autre que Patrick Bosso, un comique marseillais en vogue dans les années 1990. Sur les musiques iconiques de Michel Berger, il fait défiler les photos et raconte les souvenirs : la première représentation à Avignon avec le club de théâtre, sponsorisée par Buffalo Grill, les photos de classe et les amours de récré vécues comme une tragi-comédie cornélienne. Mais voilà, il est obsédé par l’idée de la finitude, celle de la vie, d’une glace, d’un contrat, du spectacle. Alors, il la contre par le jeu et l’imaginaire : si l’on pouvait savoir le jour et les circonstances précises de sa mort ? « En 2033, écrasé par une Renault 21 en sortant de chez moi ». Le comédien se lance alors dans une série de calculs abracadabrantesques sur le nombre de voitures de ce modèle potentiellement en circulation à ce moment-là et le prix que cela coûterait d’acheter l’ensemble de la flotte. Et si c’était à la naissance que cela s’actait via un contrat qui stipule les conditions de la fin de vie ? Le voilà grimé en employée d’administration pianotant violemment sur le clavier d’un ordinateur imaginaire à la recherche des créneaux disponibles : 17 ans, d’une chute de télésiège – « je vous conseille pas » – sinon 50 ou 88 ans. Une alarme sonne, Viviane doit quitter son poste : elle va mourir d’une intoxication alimentaire dans quelques minutes et elle a préparé un discours d’adieux. Et puis il y a le « réel », le glauque, la maladie, la solitude, la dépression. Le « monde merveilleux de la réa » où disparaissait son chirurgien de père qu’il accompagnait au travail, sa maîtresse d’école en plein burn out, le cancer qu’aucune chimio ne guérira et qu’il faut expliquer aux enfants. D’une saynète à l’autre, il incarne ces adultes qui l’ont entouré et ne rient plus, entre l’humour noir et la caricature, parfois trop grotesque, à coups de perruques et d’accents explosifs, dans la lignée des Inconnus.

« Jouer, c’est la seule chose que j’ai commencé enfant et que j’ai pas arrêté adulte » : Solal Bouloudnine assume la simplicité du spectacle de variétés, capable de puiser dans l’humour potache des fulgurances aussi mélancoliques qu’existentielles. L’hommage à l’enfance finit par se confondre avec une lettre d’amour au théâtre : un refuge où les choix sont réversibles, où l’on peut commencer par la fin et finir par le milieu, où l’on peut rire face à la mort. Dans la philosophie de Nietzsche, la figure de l’enfant joueur – stade de transformation ultime de l’être humain – est celle de l’affranchissement, de la volonté libre, d’une affirmation absolue de la vie. Solal Bouloudnine préfère le dire sans complexes ni concepts, « comme dans [s]es rêves d’enfant ». Michel si tu l’entends…  

 

Seras-tu là ? de Solal Bouloudnine, jusqu’au 14 mai au théâtre des Bernardines, Marseille