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Critiques Théâtre

(Somewhere) Beyond...

Que Prodromos Tsinikoris, figure du théâtre documentaire athénien, s’attaque à La Cerisaie avait de quoi surprendre. Mais c’est ce « quelque part au-delà » – (somewhere) Beyond – du texte de Tchekhov qui l’intéresse : la manière dont le néolibéralisme nous transforme en produit dans un monde où tout est à vendre. Un sujet d’une actualité toujours aussi brûlante, en Grèce comme ailleurs.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 11 oct. 2021

Il faut environ 3 minutes pour que la réception se trouble et qu’il soit assez clair qu’il ne s’agira pas d’une énième reprise de la célèbre pièce du dramaturge russe Anton Tchekhov. Sur le plateau recouvert d’une moquette bleue qui renvoie étrangement aux fonds verts utilisés pour les effets spéciaux des grandes productions cinématographiques, le metteur en scène en personne s’avance, un lourd livre sous le bras. Alors quand il lance son adresse au public, on pense tout naturellement que c'est en son nom qu'il va ouvrir la bouche. Seulement ce n’est pas Prodromos Tsinikoris qui parle, mais bien le personnage qu'il incarne, son double de fiction : Trofimov, l’étudiant qui se convertit à l’art, persuadé que c’est ainsi qu’il changera le monde quoique conscient des critiques qu’on lui adresse. N’y a-t-il pas quelque chose de très hypocrite à accuser le système politique en place depuis l’espace confortable et clos du théâtre, a fortiori lorsqu’on est payé pour le faire ?

Avant même qu’elle n’ait commencé, la représentation est déjà en crise. Déconstruction ou distanciation : le procédé n'est pas nouveau. Sauf qu'il fonctionne cette fois à l’envers : ce n’est pas le metteur en scène qui montre les ficelles pour défaire l’illusion, mais un personnage ambigu qui se moque de celui qui s’est saisi de lui. Et il ne s'agit pas d'une pirouette de gros malin. C'est très important pour la suite : cela permet à l’intrigue de La Cerisaie d’exister dans un double registre, à la fois comme histoire et comme preuve, matériau parmi d’autres portés sur scène pour façonner une réflexion plus ambitieuse. Toute la première partie du spectacle s’enquiert alors de reconstruire vitesse grand V les premiers actes de la pièce de Tchekhov, comme un tribunal reconstituerait une scène de crime : Lioubov et Gaïev, endettés, doivent vendre le domaine familial de leurs parents, mettant Ania et Varia – respectivement pour eux filles et nièces – à la rue. Un ancien domestique, Lopakhine leur propose de le sauver en transformant la grande cerisaie en chalet de villégiatures pour touristes. Le frère et la sœur refusent, la cerisaie est vendue aux enchères… à Lopakhine qui met donc son projet à exécution.

 

Tous au fond

La pièce de Tchekhov s’achève comme un retour à la case départ pour tous les personnages. Seule la cerisaie a été emportée par le grand vent libéral qui souffle alors sur la Russie, rebatant les cartes de l'ascension sociale en abolissant notamment le servage. Mais la tempête néolibérale contemporaine est autrement plus violente ; et lorsque Prodromos Tsinikoris réécrit le dernier acte, c'est pour le mettre au service d’une critique acerbe de nos sociétés, épinglant le secteur touristique, le capitalisme vert, l’entreprenariat de soi et la servitude volontaire. Chacun des personnages devient alors un symptôme, dont on se gardera bien de dévoiler le caractère doucereusement dystopique. Là, il touche au cœur : car le démon de notre monde n’est pas une puissance supérieure - le capitalisme, quelle que soit sa couleur -  il s’est infiltré en chacun de nous, qui acceptons de nous vendre pour survivre. « Les monstres, c’est nous. », conclut Gaïev revenu des morts pour asséner les derniers mots de la fable. 

(Somewhere) Beyond the Cherry Trees est peut-être la pièce la plus noire du metteur en scène athénien. S’il s’ingéniait à proposer des histoires alternatives de la crise grecque dans ses précédentes créations, provoquant la rencontre avec ceux que l’on voit trop rarement – voire jamais – au théâtre (des néo-SDF dans l’installation in situ In the middle of the streets ou des femmes de ménages issues de l’immigration dans Clean City) nous retombons ici de plain-pied dans le TINA (« There is no alternative ») de Margaret Thatcher. Ce virage est amorcé dès la première réplique du metteur en scène-personnage, et c'est aussi pour ça qu'elle est si importante. Pas tant de mystère ni de faux espoirs,  le théâtre ne pourra que ce que peut le théâtre. Pourquoi consoler, si c’est pour permettre aux spectateurs de se donner bonne conscience et de s’en laver les mains ? Cette fois, c’est jusqu’au fond de la piscine qu’il faut aller. Reviendra à chacun de décider, en sortant de la salle, de donner très fort un coup de pied pour remonter à la surface. Les monstres, c’est nous, jusqu’à ce que l’on s’organise collectivement pour cesser de l’être. Et ce sera à ce qui suit de se montrer à la hauteur. 

 

(Somewhere) Beyond the Cherry Trees  de Prodromos Tsinikoris a été présenté du 7 au 9 octobre au Maillon, Strasbourg, dans le cadre du Focus Grèce : un certain regard 

Crédits photos : Alexandre Schlub