Une piece pour les vivant·e·x·s en temps d'extinction de Katie Mitchell, © Claudia Ndebele.
Critiques Théâtre

Théâtre durable ?

Sans vocation à devenir un modèle, ni prétention à créer un dogme ou donner des leçons, le Théâtre Vidy-Lausanne réfléchit à ce que pourrait être un spectacle vivant (plus) durable et conscient des urgences écologiques. Le temps d’un week-end, il était possible de prendre la mesure du chantier en cours, en termes artistiques comme de production.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 21 oct. 2021

Dans le chalet éphémère qui accueille les visiteurs le temps des travaux du Théâtre Vidy-Lausanne, tout le monde n’a pas encore bien compris comment se servir des toilettes sèches. Qu’importe, ça viendra ! Cela fait aussi partie du pari du directeur Vincent Baudriller et de la directrice des projets artistiques, Caroline Barneaud. Définir les contours d’un spectacle vivant conscient des enjeux sociaux et écologiques ne se fera pas du jour au lendemain, alors autant y réfléchir dès maintenant.

Si de plus en plus d’artistes se saisissent des questions de la crise des écosystèmes, du vivant ou encore de l’anthropocène, l’écologie au théâtre reste encore souvent cantonnée à un sujet. Peu de professionnels remettent concrètement en question leurs pratiques au sein d’un système de production dont les logiques restent similaires à celles des autres secteurs marchands : surproduction et obsolescence programmée (de pièces vites créées, vite jetées à la suite de trop rares dates de tournée). À Vidy, c’est un changement de fond qui est espéré, mené avec toutes les équipes et dans toutes les directions, que ce soit celle de l’accueil des publics, de la production, de la communication et de l’artistique. « Au départ, on avait appelé notre projet européen – qui deviendra « théâtre durable? »  –  « no travel ». Mais nos interlocuteurs du Centre de compétences en durabilité de l’Université de Lausanne, nous ont fait remarquer que le fait de ne pas voyager, n’était qu’une minuscule part de la question », explique Caroline Barneaud. Désormais, toutes les réflexions se font sous l’égide de la « théorie du Donut » de l’économiste Kate Raworth : une société durable, c’est celle qui se situe entre les limites planétaires et le plancher social (accès à l’eau, la nourriture, la santé, l’emploi, l’éducation, équité sociale et égalité des sexes). Mais d’ici que le long workshop lancé – sous la houlette d’une « green team » et d’une personne chargée de la durabilité – ne se transforme en propositions concrètes d’ampleur, quelques idées simples ont déjà été implémantées. « Il s’agit davantage d’éco-gestes, mais cela permet de s’y mettre tout de suite ». Retour, donc, aux toilettes sèches.

 

Dire l’extinction, faire vivre le lien

Du côté artistique, c’est avec la metteure en scène britannique Katie Mitchell et le chorégraphe français Jérôme Bel, tous deux engagés sur le front écologique, que les équipes de Vidy ont conçu le projet « Théâtre durable ? ». D’abord sous la forme de conversations zoom, précieuses pour la directrice artistique : « On est allés au bout de la logique : si on essaie de diminuer au maximum notre impact, qu’est-ce qui reste ? Cela revient à se demander : à quoi tenons-nous ? Parce que l’une des choses les plus polluantes au théâtre, et cela a à voir avec ses modes de déplacement, c’est le public. Mais renoncer au public, c’était impossible ! » Difficile aussi de sacrifier la dimension internationale. « Une réponse un peu trop simple et un peu trop rapide, hyper triste et dommageable pour le théâtre, ce serait l’ultra-local. Rester ouvert et faire en sorte que les cultures se rencontrent est aussi un enjeu. Seulement cela ne consiste pas seulement à inviter des gens : il y a un potentiel d’ouverture au monde parfois juste à côté de chez soi. »

Pour les créations de Katie Mitchell  et de Jérôme Bel - qui ont tous les deux décidé de ne plus prendre l’avion - seul le script des pièces voyageront dans les lieux partenaires, chaque fois remis en scène par un metteur en scène et des interprètes locaux. Que la nécessité vienne des artistes eux-mêmes est fondamental pour Caroline Barneaud. « Tout à coup ce n’est plus une contrainte, mais un challenge. Parce que c’est l’endroit où nous avons l’habitude d’être chercheur, d’être en question et d’accepter d’être bousculés. » Une pièce pour les vivant·e·x·s en temps d'extinction de la metteure en scène anglaise se veut aussi « hors réseau » : toute l’énergie nécessaire à la pièce est générée en direct grâce à des vélos, et la consommation de la représentation ne dépasse pas les 500 watts. En éteignant les feux de la rampe, plateau noir éclairé de néons cristallins, cette mise en évidence des moyens de production et du coût écologique est esthétiquement saisissante. Peut-être même un peu trop puissante par rapport à la portée politique du texte de Miranda Rose Hall, ici adapté. En une heure, ce monologue éco-féministe retrace l’histoire du monde, du big-bang à l’effondrement, assommant de mauvaises nouvelles qui ne parviennent pas à mobiliser.

Il y a presque quelque chose de dissonant à réaliser que si les plus récentes recherches en écologie politique prennent le parti du sensible, rétrécissant leur lunette d’analyse et favorisant les descriptions à haute portée littéraire – on pense aux travaux des philosophes Vinciane Despret ou Thom Van Dooren, pour ne citer qu’eux ; l’art s’envole dans cette pièce vers une abstraction trop massive pour être assimilée. Ici, trop peu de thèse et pas assez de théâtre, sauf lorsque la comédienne Safi Martin Yé s’adresse à son public pour tenter de récolter quelques souvenirs de nature. Un spectateur cite son amour des cailloux qu’il prélève et expose chez lui ; l’autre les tournesols qui poussent sur sa balconnière ; un troisième la rangée de cyprès plantés par son grand-père, et enfin une dernière, le goût sucré des châtaignes. Ces témoignages s’en réfèrent tous à une nature qui n’existe pas sans l’homme, domestiquée et mise à son service. Et l’on regrette que cela ne soit pas saisi comme une opportunité de faire dévier la représentation pour en discuter vraiment. Pourra-t-on changer le cours des choses si l’on n’apprend pas à considérer le monde dans son autonomie, en ce qu’il n’a « pas besoin de nous » ?

La chercheuse Léna Balaud développait ce point aveugle dans une récente interview : « La relation domestique au vivant nous conforte dans l’illusion que la juste relation avec les non-humains serait exclusivement de proximité, de soin, de connaissance. Alors que celle-ci peut être tout aussi juste dans la distance, le respect des territoires et le fait de poser des limites à notre désir de tout toucher, d’accéder et d’entrer en relation avec tous les êtres animés. » C’est précisément la complexité de ces interactions qui est mise en jeu dans Perspectives, la dernière création de Judith Zagury. Alors certes, il faut prendre la voiture pour aller à Gimel, où la petite communauté d’hommes et d’animaux du Shunjulab semble cohabiter en harmonie, à la scène comme dans la vie. Mais dans cette grange devenue théâtre, c’est tout une poétique de la relation et de la distance qui se met en branle pour ouvrir quelques voies de sortie à la catastrophe en cours. Il y est question d’amitiés inter-espèces, mais pas seulement : nous sommes également invités à considérer chaque animal en soi, avec son intériorité et sa personnalité de cochon, de bouc ou de cheval, et à prendre la mesure de cette extraordinaire étrangeté que l’on réserve trop souvent exclusivement à la faune exotique. Perspectives ne donne pas seulement à voir une société qui se fait et se défait, la pièce nous apprend aussi à voir. Et s’il y a une chose que l’on peut encore attendre du théâtre, surtout en temps d’extinction, ce n’est ni moins, ni plus que ça.

 

> Une pièce pour les vivant·e·x·s en temps d'extinction, mes par Katie Mitchell d’après un texte de Miranda Rose Hall, a été présentée du 25 septembre au 3 octobre au Théâtre Vidy-Lausanne

> Perspectives de Judith Zagury / ShanjuLab a été présenté du 10 au 29 octobre à Gimel, une programmation Hors les murs du Théâtre Vidy-Lausanne

Crédits photos : Claudia Ndebele pour Une pièce pour les vivant·e·x·s en temps d'extinction et Julie Masson pour Perspectives