The Dancing Public de Mette Ingvarsten © Hans Meijer

The Dancing Public

La curiosité de la chorégraphe Mette Ingvartsen pour les manies dansantes du Moyen-âge est apparue avant la pandémie. Inspiré de ces phénomènes collectifs inexpliqués, son dernier solo The Dancing Public fait pourtant écho avec les bouleversements actuels de nos rapports aux corps et aux autres.

Par Dounia Dolbec publié le 21 oct. 2021

Un instant de confusion saisit le public qui entre dans la salle du Kaaitheater à Bruxelles pour assister à la nouvelle création de Mette Ingvartsen : aucune chaise à disposition, trois plateformes en bois encadrées de néons blancs sur trois côtés de la pièce, une colonne lumineuse au centre et la musique techno déjà lancée. Difficile de savoir où s’installer : on reste debout immobile quelques instants, on circule un peu, des spectateurs discutent, certains se trémoussent en rythme. L'impression d’entrer dans un bar ou une boite de nuit résonne pleinement avec la pièce qui s’apprête à commencer. Car, après avoir exploré ces dernières années les rapports entre humains et non-humains, les enjeux posés par les nouvelles technologies ou encore la nudité et la sexualité1, la chorégraphe danoise se penche aujourd’hui sur la danse elle-même, en s’intéressant aux « folies dansantes » du Moyen-Âge. Par la parole, le chant, la danse, le théâtre, le rire, les cris, le son et la lumière, et en s’appuyant sur une documentation fouillée, elle nous raconte avec The Dancing Public ces faits observés en Europe entre les 14ème et 18ème siècles.

Durant cette période, faisant souvent suite à des catastrophes économiques, sociales ou naturelles, des groupes de personnes ont été contaminées par un drôle de virus : une danse collective incontrôlable pouvant durer plusieurs mois, allant parfois jusqu’à engendrer la mort. La source mystérieuse de ces épidémies fut attribuée à des causes religieuses, astrologiques ou surnaturelles. Mais une hypothèse récente suppose plutôt que ces manies proviennent d’un empoisonnement à l’ergot de seigle, un champignon parasite aux propriétés toxiques, utilisé dans la production de LSD. Mette Ingvartsen met en regard ce phénomène avec les marathons de danse organisés aux États-Unis après la crise de 1929. Pendant la Grande Dépression, les candidats de ces compétitions sportives dansaient le plus longtemps possible dans l’espoir d’une récompense monétaire ou alimentaire.

 

Exaltation et épuisement

Pour retracer ces évènements à l’origine de nombreux fantasmes, la performeuse parcourt l’espace, circule dans le public, monte sur une estrade puis sur une autre. Elle passe à quelques centimètres des spectateurs, nous touche parfois et croise nos regards. Ses déplacements nous obligent à la suivre, à bouger avec elle, à changer de place, comme pour souligner un peu plus le rôle organique du mouvement dans nos sociétés, tant au niveau individuel que collectif. Mette Ingvartsen ira aussi jusqu’à expérimenter les « états-limites » propres aux phénomènes qu’elle étudie. Par la répétition de mots et de gestes, tel ce balancement violent de la tête, par l'exagération des postures et une frénésie continue, elle transmet l'extase, la jouissance mais aussi la douleur provoquées par ces danses irrépressibles, à la fois symptômes et remèdes populaires en temps de crise.

 

 

The Dancing Public de Mette Ingvarsten p. Hans Meijer

 

Céder à la contagion

Mais alors qu’on traverse de nouvelles crises, sanitaire, sociale, politique, écologique, le corps peut-il encore être un lieu de libération des pulsions et de transgression ? La danse, un moment de perte de contrôle et de suspension des règles ? C’est la question que pose Mette Ingvartsen avec une chanson adressée au public avec conviction : « Ce soir, on va danser. Mes pieds vont danser. Vos pieds vont danser. Nos coeurs vont danser… » entonne-t-elle. L’invitation à rejoindre la fête est lancée et si certains spectateurs se prêtent au jeu, la timidité de la plupart révèle qu’il n’est pas si simple de lâcher prise et de déconstruire les codes de la salle de spectacle.

À la fin de la performance, après que la chorégraphe ait achevé son dernier geste et quitté l’espace, le volume des beats techno augmente et chacun s’autorise à bouger davantage, tarde à partir. L’expérience aurait pu durer plus longtemps, pour qu’une transe s’installe, que la décharge physique devienne irrépressible, que le public tout entier se laisse contaminer par les mouvements de Mette Ingvartsen. On sort alors de The Dancing Public avec un désir d’excès et une interrogation : après la crise que nous venons d’éprouver, sommes-nous préparés à s’abandonner à la danse dans ce qu’elle a de plus vital, de plus spontané et de plus subversif ? Sommes-nous simplement prêts à se remettre à danser ?

 

1. lire le portrait de Mette Ingvartsen sur Mouvement.net

> The Dancing Public de Mette Ingvartsen a été présenté du 13 au 15 octobre au Kaaitheater, Bruxelles, Belgique ; le 22 octobre à Charleroi danse, Bruxelles, dans le cadre de la Biennale ; le 24 novembre au théâtre de l’Oiseau-Mouche, Roubaix avec La Rose des Vents dans le cadre du festival NEXT ; du 15 au 17 décembre au théâtre de l’Aquarium avec l’Atelier de Paris CDCN dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et du programme New Settings ; le 12 février 2022 au théâtre Gilgamesh, Avignon dans le cadre du festival Les Hivernales ; le 5 mars au CNDC d’Angers dans le cadre du festival Conversations ; du 22 au 25 mars au théâtre Vidy-Lausanne, Suisse ; du 13 au 15 avril aux Subs, Lyon dans le cadre du programme New Settings