The Museum de Bashar Murkus © Khulood Basel
Critiques Théâtre

The Museum

À rebours des clivages militants et des jugements à l’emporte-pièce, le metteur en scène palestinien Bashar Murkus construit un minutieux tête à tête entre un condamné à mort et son ultime visiteur. Dans le huis clos de The Museum, le partage entre bien et mal s’effrite au fil d’une confrontation aux airs de corps-à-corps.

Par Agnès Dopff publié le 5 janv. 2022

Le beat assourdissant d’un air électro nous branche d’emblée sur le pouls d’une tension sanguine. Derrière le filtre flou d’une toile tendue en avant-scène, deux hommes se tiennent statiques dans la lumière aveuglante de projecteurs à taille humaine. L’un prend l’avantage, invective, accuse, tout en traquant les réactions de son ennemi désigné avec une caméra pointée à bout portant. À l’assaillant, on est vite tenté de pardonner les manières. L’autre est coupable, nous-dit-t-on, d’avoir tué des enfants.

Dans ce procès improvisé, le visiteur accusateur n’épargne aucun détail. D’un verbe scandé, il liste d’un souffle les horreurs dont l’autre se serait rendu coupable. Il y est question de sang, d’effroi, des pleurs des familles et du traumatisme des survivants. L’un bouillonne de plus en plus, d’autant que le second reste résolument impassible et mutique. L’un traque une explication ou l’ombre d’un remord, l’autre ne fait pas montre d’un semblant de culpabilité. Au fil de l’inventaire sordide, l’espace de la scène évoque moins celui d’une cellule de prison que l’arrière-salle d’une boucherie.

Face au silence du condamné, le visiteur perd patience, admet l’impuissance des mots à porter les coups dont il rêve, et finit par mêler le geste à la parole. Le sang, bien visible cette fois, gicle sur la scène, immensément répandu par le zoom retranscrit sur l’écran du fond de scène. Le visiteur rage, le condamné sourit dès qu’il cesse de geindre. Mais faudrait-il le plaindre, puisqu’il a tué des enfants ? Aux scènes de violence unilatérale et toujours plus brutale s’entremêlent des intermèdes electro, indispensable bouffée d’air face à la lourdeur du règlement de compte. À chacune de ces trêves musicales surtout, les acteurs apparaissent le visage dissimulé sous des masques d’agneaux, tous deux cibles d’un même boucher.

Dans la pièce de Bashar Murkus, les mots « Palestine » et « Israël » ne seront jamais mentionnés. Mais lorsque le public du théâtre devient le principal témoin d’une mise à mort médiatisée, difficile de ne pas voir The Museum comme un miroir tendu à la face des spectateurs occidentaux, et de l’obscénité manichéenne qui menace dès lors qu’il s’agit d’observer les conflits qui se passent loin de nous.

> The Museum de Bashar Murkus a été présenté les 18 et 19 novembre au Théâtre des 13 vents, Montpellier, dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée