The Notebook de Forced Entertainment © Hugo Glendinning
Critiques Théâtre

The Notebook

Comment survivre à la cruauté de la guerre ? Comment supporter l’insupportable ? Avec The Notebook, adapté du Grand cahier, roman majeur de l’autrice hongroise Ágota Kristof, la compagnie britannique Forced Entertainment livre une lecture glaçante des effets de la Seconde Guerre mondiale sur les corps et les esprits.

Par Clara Jaeger publié le 16 nov. 2021

Il fallait bien une œuvre aussi bouleversante et dérangeante que Le Grand cahier d’Ágota Kristof, pour décider Forced Entertainment à délaisser, le temps d’un spectacle, leurs improvisations expérimentales. En plus de trente ans d’existence, c’est la première fois que la compagnie britannique, dirigée par Tim Etchells, adapte un roman à la scène. Publié en 1986, cet ouvrage se présente comme un cahier écrit par ses propres personnages. Confiés à une grand-mère avare et antipathique, deux jumeaux s’attachent à écrire leur pays ravagé par une guerre sans nom et détaillent leurs apprentissages pour survivre dans une campagne gangrenée par l’égoïsme et l’opportunisme. Là où la morale ne semble plus faire foi, où Église, État et Armée ne sont plus que des coquilles vides viciées, les frères usent des mots pour se constituer une carapace. D’une même voix, ils réinventent leur propre loi, ne répondant qu’à une seule règle : consigner uniquement les faits, froids et tangibles. Les faits, rien que les faits.

Dans The Notebook, pas question de « jouer » ni de figurer l’horreur. Sur scène, pas d’enfants pour incarner les jumeaux. Seulement deux hommes, Robin Arthur et Richard Lowdon. Droits sur leurs jambes, le regard planté dans le néant de la salle, l’un est le reflet de l’autre. Même pull rouge, même costume, miroir de leur appartenance à un âge indéterminé mais résolument adulte. Peut-on vraiment rester enfant dans un décor qui a l’horreur pour ligne d’horizon ? semble interroger Tim Etchells en filigrane. L’innocence, comme les mots de tendresse d’une mère disparue – « mes chéris, mes amours » – : « il faut [les] oublier, personne ne les dit ».

 

The Notebook de Forced Entertainment p. Hugo Glendinning

 

De leur voix grave et dépassionnée, érigées comme des boucliers contre la guerre, les comédiens égrènent lentement les chapitres du grand cahier et se heurtent aux mots purs des jumeaux de Kristof. Dans une litanie narrative presque hypnotique, ils détaillent méticuleusement le sordide d’un quotidien, des recoins poussiéreux de la maison de grand-mère au troc d’œufs contre les fournitures scolaires. Et soudain, l’horreur. La découverte d’un soldat sans vie, dont on fouille le corps refroidi par la mort, la rencontre avec « le troupeau humain », qui traverse le village et puis la description insoutenable de scènes de pédophilie masochistes. L’atrocité n’a plus de limites. Elle fait partie du quotidien. Elle est le quotidien. Mais il faut s’endurcir. Plus de place pour l’émotivité, l’amour, voire même la subjectivité.

Dans la salle, la douloureuse impression que le temps s’étire au contact de ces mots se fait de plus en plus précise. La brutalité prend le goût de l’interminable. Le cœur se voile et peu à peu, les soupçons d’humour noir s’évaporent, les rires s’assombrissent pour ne devenir qu’effroi. La nudité du décor, baigné d’une lumière crue, ne laisse aucune échappatoire au spectateur. Devant lui, seulement deux chaises sur un plateau de bois. Autour, rien. Rien pour le divertir quelques instants de la crudité du texte. Chaque détail devient comme un coup de poing en plein ventre et s’agrippe à l’esprit, abandonnant le spectateur à ses propres images mentales, vivaces, violentes. Car c’est au pied de notre imagination que Tim Etchells nous coince et nous livre à nous-même. La nudité d’une scène de théâtre est parfois la seule façon de donner corps au trop.

> The Notebook de Forced Entertainment jusqu'au 19 novembre dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre de la Bastille, Paris