© Jean-Louis Fernandez
Critiques Théâtre

Tiens ta garde

En à peine deux créations, le Collectif Marthe a su se démarquer par son identité, celle d’un théâtre militant en prise avec les révolutions en cours. Son credo est celui d’un féminisme joyeux, fédérateur et inclusif. Ses armes : une écriture de plateau, le sens de la réplique, une énergie bondissante et la pertinence d’un propos aussi généreux que drôle.

Par Elise Ternat publié le 7 févr. 2022

 

 

Librement adapté de l’essai philosophique Se Défendre, Une philosophie de la violence d’Elsa Dorlin, Tiens ta garde met en scène quatre jeunes femmes réunies autour d’un stage d’auto-défense sur une scène transformée en salle d’armes pour l’occasion. Solange, Marilou, Masque et Élodie nous livrent ici de multiples histoires, toutes issues du combat quotidien des corps opprimés dans une lutte légitime trop souvent réservée à quelques dominants. Le ton est donné : vif et cabotin, de quoi dépoussiérer les esprits chagrins.

Entre improvisations et essais théoriques, la pièce tisse astucieusement le lien entre nos existences intimes et les héritages du passé. Deux trames se croisent pour donner le rythme à toute une constellation de sauts dans le temps. Ravivant quelques périodes peu glorieuses de notre histoire ou incarnant tour à tour les répliques de personnages truculents montés de postiches et autres tenues d’époque, les comédiennes mettent en lumière, par-delà le féminisme, l’insidieuse violence subie par des corps asservis ou exclus. Et portent haut le cri de guerre de nombre de minorités. Depuis les peintures rupestres jusqu’au Ku Klux Klan, de Davy Crockett aux actions des Suffragettes, en passant par le philosophe anglais John Locke ou encore l’effigie de Marianne, autant de figures improbables et hautes en couleur qui surgissent pour hanter tels de terribles spectres les rêves de nos héroïnes à l’instar de nos esprits. Entre comique de répétition et imitations brossées à grands traits, elles conjuguent passé, présent, futur à mesure que l’espace scénique se disloque.

Sous ses faux airs de comédie, la pièce pointe habilement du doigt les affres du patriarcat logées dans les moindres détails de nos existences : au détour d’un cours de dessin sur le drapé, au coin d’une visite médicale, dans le cadre professionnel ou au cœur de la cellule familiale. Chaque scène de vie offre l’occasion de réinvestir le champ politique des corps, devenus symboles et garants d’une lutte existentielle, essentielle et permanente.

Avec Tiens ta garde La Marthe met le théâtre en ordre de bataille. Savoureusement drôle et largement documentée, la pièce agrémente l’humour d’une saveur de lutte. De quoi redonner du souffle et le sourire en ces périodes moroses où le combat féministe, devenu discipline ordinaire, n’en demeure pas moins hautement nécessaire.

 

> Tiens ta garde du Collectif Marthe a été présenté du 2 au 5 février au Théâtre du Point du Jour, Lyon ; les 8 et 9 février au Théâtre de l’Union à Limoges ; les 15 et 16 février au Domaine d’O, Montpellier ; les 24 et 25 février au Théâtre Joliette, Marseille ; le 1er mars à la Scène nationale de Mâcon ; le 8 mars à Alençon