Amnesia de Barbet Schroeder © D.R.
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Barbet Schroeder

Une carte postale de Cannes #3

Dans sa 3e carte postale de Cannes, Nicolas Villodre évoque pour N. le diptyque de Barbet Schroeder qui présentait Amnesia et More

Par Nicolas Villodre publié le 28 mai 2015

Chère N,

Tu souhaites que je te dise quelques mots du dernier opus de Barbet Schroeder, Amnesia, présenté à Cannes en séance spéciale, suivi de son film mythique More, considéré comme sulfureux à sa sortie en 1969, restauré par Digimage pour l’occasion.

La séance ayant pris du retard, comme souvent Salle Buñuel, Schroeder et Frémaux abrégèrent la présentation d’Amnesia, ne laissant entendre ni la voix de Max Riemelt (qui à l’écran jouera, quelques instants après, le rôle d’un DJ débutant), ni celles de l’immense Bruno Ganz (= le grand-père du DJ) ou de l’excellente Marthe Keller (appelée Martha dans le film). Un peu dommage, tout de même !

Dans une maison signée par l’un des inventeurs du photomontage, Raoul Hausmann, artiste « dégénéré » pour les Nazis arrivant au pouvoir, du coup exilé, conçue en 1933 dans l’esprit « Merzbau » et celui des constructions « rurales » majorquines, un peu décatie dans More, fraîchement restaurée et blanchie à la chaux dans Amnesia.

Malgré quelques variations thématiques, j’ai comme l’impression qu’Amnesia remémorait More. En était le remake ou, si l’on veut, plus ou moins – more or less More. Le thème des étrangers expatriés, séduits, se ressourçant à Ibiza, comme autrefois Gauguin. Les Allemands ayant fui le nazisme, comme Walter Benjamin qui y apprécièrent les paysages naturels et qui écrivait en 1933 : « Et là s'offrit à nous une image d'une perfection si accomplie qu'il se produisit en moi quelque chose d'étrange mais qui n'est pas incompréhensible ; c'est qu'à proprement parler je ne la voyais pas ; elle ne me frappait pas ; sa perfection la mettait au bord de l'invisible. »

Les personnages y sont en quête de paradis artificiels, comme le jeune étudiant de More, d’inspiration créatrice, de travail et de reconnaissance, comme le musicien électro d’Amnesia, d’oubli d’une sinistre période, comme l’ex-Nazi, reconverti sous Franco dans le trafic d’héroïne (More) ou, de l’autre côté de la barrière, Martha, qui refuse tout ce qui peut lui rappeler son pays d’origine d’avant 1936 – de la Käfer (la Coccinelle de Volkswagen) chère au Führer, au violoncelle, appris d’un prof juif, depuis mis en sommeil, en passant par le vin du Rhin et, surtout, la langue de Goethe. D’où aussi le titre du film, qui ne fait pas seulement la réclame à un club local de la scène techno.

Dans More, on découvrait divers points de vue de l’île, différents quartiers d’Ibiza à l’époque peuplée de hippies, d’anciens nazis, à leur tour en exil, d’insulaires, bien sûr, et de gitans. Entre deux joints, deux fix, deux parties de six jambes en l’air, deux écoutes de Pink Floyd en mini-cassette, on y visitait, l’hôtel qui surplombe la vieille ville (où, soit dit entre parenthèses, j’eus l’occasion de séjourner moi-même dans les années 1980). La petite bâtisse d'Hausmann (achetée en 1951 par la mère de Barbet Schroeder), pimpante, joliment garnie d’éléments meubles, blanchie à la chaux, est un personnage à part entière d’Amnesia.

Je ne m’étendrai pas sur le récit pour t’en laisser la primeur lorsque tu verras le film, cet été ou à la rentrée. Disons simplement que Marthe Keller y est impeccable en autarcique écolo – le couple qu’elle forme avec Max Riemelt est encore plus plausible que celui d’Harold et Maude. Qu’Amnesia, comme More, est en partie autobiographique. Que la musique y est toujours justifiée par le profilmique et la diégèse, selon un précept « Nouvelle vague » respecté aussi bien par Rohmer que par son ami Schroeder.

Que la pureté lumineuse d’Ibiza, jadis captée par le chef op’ Néstor Almedros, retrouve son éclat absolu grâce à l’image de Luciano Tovoli, pour la première fois en Europe en très haute définition. Amnesia, c’est le 6 K victorieux.

 

 

Sortie prévue le 19 août 2015