Triptych de Peeping Tom © Maarten Vanden Abeele
Critiques Danse Théâtre

Triptych

Dignes représentants d’un théâtre dansé ou de la danse-théâtre, les Peeping Tom savent aussi emprunter au cinéma ses effets spéciaux pour créer des images cauchemardesques. Leur nouveau Triptych, qui réunit trois pièces courtes, sonde les errances de nos âmes pour peindre le tableau d’une humanité en piteux état.

Par Léa Poiré publié le 21 oct. 2021

Il y a cette femme allongée à plat ventre sur un lit et dont la tête, détachée du reste de son corps, se balade allègrement le long de ses épaules et de ses bras en poussant des cris d’oiseaux. Puis cette autre, assise attablée, qui mange goulument un plat invisible en léchant les cuillères que ses quatre avant-bras portent à sa bouche. Et ce corps qui marche comme une araignée avec la tête inversée, tournée à 180°. Ou bien cet homme, fin comme un fil de fer, qui se tord dans tous les sens et semble ne pas avoir de colonne vertébrale. Dans Triptych, le nouveau programme de Peeping Tom présenté à l’Opéra de Lille, les corps devenus chimères, ne sont plus totalement humains. Pourtant, en trois tableaux, trois pièces créées à l’origine pour le Nederlands Dans Theater entre 2013 et 2017, le duo Frank Chartier et Gabriela Carrizo qui porte le nom de Peeping Tom – voyeur en anglais – n’a pas pour ambition de parler d’autre chose que des errances de l’âme humaine. Alors, si le binôme qui porte haut depuis 1999 les couleurs du genre de la danse-théâtre, bâtit ces images absolument cauchemardesques, c’est pour mieux mettre en avant la noirceur de nos sociétés, ses non-dits et tabous.

 

Cinéma à vue

Habitant tour à tour un salon en bois bleu pour le premier tableau, une chambre à coucher tout en formica pour le second puis, finalement, les espaces extérieurs d’un restaurant quasi abandonné – des plantes grimpant sur les murs et de l’eau s’épanchant sur le sol – huit danseurs semblent piégés par les espaces. Chez Peeping Tom les décors hyper réalistes ne sont pas là pour aider les personnages. Pire, tels des extensions de leurs esprits, ils amplifient leurs angoisses – comme lorsqu’ils se battent avec cette poignée qui n’arrête pas de grincer, avec cette lampe qui gigote toute seule sur le mur ou qu’ils bougent au son des multiples portes qui claquent de concert. Avec tous ces trucages et effets spéciaux, il semblerait que la compagnie maîtrise l’art et la manière de faire du cinéma, en direct. En témoigne les gros projecteurs de tournage, hissés sur roulettes et manipulés par les danseurs pour éclairer certaines scènes, mais surtout la bande son, composée comme celle d’un inquiétant thriller : mélange de bruitages réalistes et de sons stridents comme sortis d’un film d’horreur en noir et blanc ou empruntés à une œuvre de David Lynch. La danse est quant à elle impeccablement mise à l’épreuve de cette musique, épousant et amplifiant par le mouvement chaque craquement, chaque brisure de verre, ou, dans la partie finale, magnifiant ces sons de bourrasques qui balayent, par leur violence, les danseurs d’un bout à l’autre de la scène.

 

 

Bluffant. Telle est la sensation générale qui se dégage de The Missing Door, The Lost Room, puis The Hidden Floor, les trois pièces de ce Triptych. Mais cette fascination pour l’extraordinaire performé en live se colore aussi de zones d’ombre. Car si Peeping Tom s’attache à représenter nos labyrinthes mentaux, ce qui nous remue de l’intérieur, leur danse est aussi pétrie par des schémas bien ancrés dans nos sociétés. Sur scène, les femmes – dont une en particulier – sont les premières à se faire traîner par terre, violenter, tuer ou encore porter et manipuler par les hommes, parfois aussi immobiles que des poupées. Plus problématique encore, le rôle de la femme de chambre est donné à la seule danseuse racisée, à qui on a par-dessus le marché planté deux baguettes dans le chignon. On peut alors se demander si grossir les traits de ces stéréotypes de genre et de race participent à leur consolidation ou si, par un voyeurisme et un surréalisme assumé, les Peeping Tom peignent le tableau volontairement sombre d’une humanité toujours plus sadique. Et menacée, qui plus est, par une montée des eaux qui prend sa source dans les larmes de crocodile d’un vieil homme blanc, effondré, assis au bord du lit, la tête entre ses mains.

 

> Triptych : The Missing Door, The Lost Room, The Hidden Floor de Peeping Tom a été présenté du 14 au 16 octobre à l’Opéra de Lille en partenariat avec La Rose des Vents ; les 27 et 28 octobre au Théâtre du Passage, Neuchâtel, Suisse ; le 25 janvier 2022 à l’Anthea Antipolis, théâtre d’Antibes ; du 1er au 5 février au Théâtre National Wallonie-Bruxelles

> Diptych : The Missing Door, The Lost Room de Peeping Tom, les 23 et 24 octobre au Dampfzentrale, Berne, Suisse ; les 19 et 20 novembre à l’Onde, Vélizy-Villacoublay