© Christophe Raynaud de Lage
Critiques Théâtre

Un Sacre

de Lorraine de Sagazan

Il aura fallu qu’elle en soit brutalement privée, pour que la société occidentale se rappelle subitement l’importance de dire au revoir à ses morts. Le temps d’Un Sacre, la metteuse en scène Lorraine de Sagazan transforme l’espace du théâtre en refuge mortuaire, et offre une occasion de rejouer collectivement quelques départs inachevés.

Par Agnès Dopff publié le 15 oct. 2021

Créé à partir d’entretiens avec des personnes ayant connu des expériences de deuil, Un Sacre de Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix annonçait l’hommage documentaire. Au lieu de quoi, un homme en civil nous accueille dans une salle à peine éclairée, et parsemée de bougies de couleurs. D’un claquement de doigt, celui que l’on pensait être un membre de l’équipe artistique se mue en pleureuse surexcitée, bien décidée à nous offrir une révision express des bonnes manières en matière de lamentations. D’une culbute arrière, cet être en noir nous introduit dans l’écrin d’une véranda post-apocalyptique marquée du sol au plafond par le passage du temps. Entre les planches défoncées et le rideau poussiéreux, la pleureuse relate avec passion les vies banales ou fantasques qu’elle a eu à célébrer, trop prise par son récit pour remarquer l’entrée d’un groupe silencieux. D’abord statiques, les silhouettes mutiques commencent à s’agiter lorsque la pro du chagrin revient sur les deuils qui l’ont directement affectée. À la manière d’un chœur antique, le collectif se presse autour de la pleureuse, engage des séries de gestes répétitifs aux allures de thérapie.

D’autres récits de deuil suivront, livrés dans une langue brute et fidèle à la rugosité des expériences vécues. Chaque fois, un.e comédien.ne portera l’histoire d’un.e inconnu.e avec la même attention que s’il s’agissait d’un proche. Et chaque fois, les autres corps en présence se transformeront en caisse de résonance, tant indice de douleur que cellule réparatrice. Dans ce panorama de traumas, la douleur sera celle d’une jeune fille brutalement privée de sa camarade de jeu, d’une jeune femme condamnée à laisser son père mourir dans la solitude stricte d’une chambre d’hôpital, d’un homme confronté à la culpabilité d’avoir tué. Certaines voix seront logorrhéiques, d’autres resteront longtemps coincées dans le fond de la gorge. Il y aura le spectacle pénible de corps tordus par la difficulté de cracher la peine, d’autres encore marqués par l’urgence de régler les comptes avec des fuyards d’outre-tombe. Et chaque fois, la charge lacrymale des témoignages laissera place au soulagement communicatif des gestes mystérieux, du retour dans la ronde. Jusqu’à ce que l’air de rien, cette assemblée d’humains bien contemporains rodent avec nous l’exécution d’un précieux rite funéraire, où la peine de l’un redevient l’affaire de tous.

 

> Un Sacre de Lorraine de Sagazan a été présenté du 11 au 13 octobre au CDN-Normandie Rouen ; le 21 octobre à L’Onde, Velizy-Villacoublay ; du 22 novembre au 4 décembre au TGP, Saint-Denis ; du 8 au 11 décembre au Théâtre Dijon-Bourgogne ; les 16 et 17 décembre à la Scène Nationale 61, Alençon ; du 12 avril au 14 mai au Théâtre de la Cité, Toulouse ; du 3 au 7 mai au Théâtre des Célestins, Lyon ; du 18 au 20 mai à la Comédie de Reims