Une Pierre de patience de Clara Bauer © Christophe Pean
Critiques Théâtre

Une Pierre de patience

Magie perverse des internets, les nouvelles du monde nous parviennent pêle-mêle au milieu des GIF, memes et dernière photo de la petite nièce. En adaptant au théâtre le roman Pierre de patience de l’auteur franco-afghan Atiq Rahimi, Clara Bauer donne forme à la condition de femme en zone de conflit, autant qu’à celle d’individu dans le village planétaire 2.0.

Par Agnès Dopff publié le 7 oct. 2021

Quel est le point commun entre une jeune femme obligée de rester au chevet de son vieux mari inconscient, et une artiste argentine venue s’installer à Paris pour suivre son amour du théâtre ? L’exil intime, répond Clara Bauer. Dès sa découverte du texte Pierre de patience de l’auteur Atiq Rahimi, la metteuse en scène originaire de Buenos Aires y a trouvé des échos évidents avec sa propre histoire, depuis la paranoïa héritée de la dictature jusqu’au vide laissé par une moitié de vie passée loin de la terre natale. Au lieu d’effacer ces jeux de résonances, Clara Bauer fait sienne cette « pierre de patience », motif hérité de la culture perse, et qui permettrait de libérer la parole face aux plus grandes douleurs. Avec quelques chaises pour seul décor, six comédien.ne.s et une chanteuse se partagent le texte d’Atiq Rahimi, mais aussi des scènes de vie directement tirées du quotidien de l’artiste argentine.

Dans le texte original déjà, Pierre de patience mêle les registres et les adresses. Les pensées que l’épouse exprime à voix haute alternent avec les dialogues lorsqu’un milicien débarque dans le foyer. Les souvenirs du passé se confondent avec les contes retenus de l’enfance, les rêves déçus et les espoirs naissants. À ces strates, Clara Bauer ajoute le récit de sa rencontre avec le texte d’Atiq Rahimi, et avec les artistes présents sur scène. Le même drap qui servait l’instant d’avant à figurer la chambre du convalescent se mue en table de bistrot parisien, les soliloques de l’épouse isolée laissent place aux discussions de Clara Bauer et de ses amies, qui assument une dimension parfois futile. Comme un fil rouge, la présence de la chanteuse iranienne Aida Nosrat assure le lien entre les mondes et les époques. À travers les intermèdes musicaux qu’elle performe en soliste hors-pair, elle se fait pierre de patience, et donne une voix à la douleur.

Si la mise en scène proposée par Clara Bauer est impeccablement portée par les six comédiens – Kalieaswari Srinivasan en tête –, l’ensemble pêche par des transitions hâtives, qui parfois font apparaître les changements de registre comme des pitreries inappropriées. Mais face à la dureté du sujet, cette adaptation de Pierre de patience garde pour elle le mérite d’assumer sur scène l’approche discontinue par laquelle nous abordons les réalités du monde à l’ère du numérique. Surtout, elle offre des tableaux puissants où le public européen, par la poésie de la langue ou par l’émotion organique d’un chant perse, peut modestement prétendre approcher la douleur de ces vies menées en exil.

> Une Pierre de patience de Clara Bauer a été présenté les 1er et 2 octobre dans le cadre du festival Les Zébrures d’Automne, Limoges