Une Télévision française de Thomas Quillardet © Pierre Dubois
Critiques Théâtre

Une Télévision française

Après les accusations de viols visant Patrick Poivre d’Arvor, puis Nicolas Hulot, autre visage emblématique de TF1, la perspective d’une rétrospective sur la construction de la première chaîne de télévision française semblait offrir quelques billes pour comprendre les coulisses du PAF. Mais à vouloir tout montrer, Une Télévision française du metteur en scène Thomas Quillardet enfonce des portes ouvertes plus qu’elle n’ouvre de trappes secrètes.

Par Agnès Dopff publié le 13 janv. 2022

Avant d’être la vitrine de la France tradi, TF1 a d’abord fait partie du service public. Par le recours à un décor digne d’une reconstitution historique, Thomas Quillardet relève le pari ambitieux de retracer, en trois heures seulement, l’histoire de la « Une » depuis la veille de sa privatisation jusqu’à nos jours. Sur le grand plateau du théâtre, un décor presque muséal reproduit à l’échelle 1/1 les bureaux de la rédaction de TF1, version 1986. Dans une volute de Gitanes, des journalistes transcendés noircissent des carnets de notes et parlent déontologie, manif’ et reportages grand angle. Les comédiens, en tenues pastel et lunettes à grosses montures, rejouent à l’identique les réunions éditoriales, à peine ponctuées d’irrévérence au quatrième mur. On attend la rupture, mais les scènes s’enchaînent soigneusement, l’agitation grandit dans les rangs avec les premières rumeurs de la privatisation d’une chaîne publique – la France en compte alors seulement trois. Dans les discussions de couloir, toute une époque s’invite sur le ton de l’évidence. Il y est question pêle-mêle des oppositions entre giscardiens et pro-Mitterrand, des tensions explosives entre ce dernier et son premier ministre Jacques Chirac, puis bientôt des premiers candidats possibles au rachat d’une chaîne publique.

 

L’effet d’une bombe

À en juger par les rires entendus qui parcourent la salle du théâtre à intervalles réguliers, Une Télévision française multiplie les références et allusions évidentes pour qui a connu la période. Mais pour celles et ceux qui n’étaient pas né.e.s, ou simplement pas en âge de s’en souvenir, quelques digues permettent bon gré mal gré de rester accroché au wagon. L’an 1986 de cette reconstitution nous ramène dans la confusion médiatique provoquée par l’accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl. Dans les rangs de la Une encore rattachée au service public, l’obligation d’informer se heurte déjà aux directives politiques venues de l’Élysée. Un peu plus loin dans cette fresque aux allures de sitcom sur moquette, on retrouve bientôt Bernard Tapie et sa gouaille inédite, carte joker dégainée par un Francis Bouygues arrivé en finale dans la course au rachat de TF1. Passée aux mains du géant du BTP, la première chaîne de télévision française telle que représentée par Thomas Quillardet fait son entrée dans l’ère des téléfilms américains, perruques californiennes et dialogues mièvres à la clef. Dans les coulisses, plusieurs journalistes refusent de servir le privé et préfèrent rejoindre Antenne 2 ou FR3, pendant que les réunions de rédaction de l’entreprise Bouygues se muent en agence d’audit et ne jurent plus que par la Sainte Audience. Fini les débats passionnés et les enquêtes au long cours, nous voici revenus à l’heure familière des infos en continu et des programmes entrecoupés de publicités.

 

Bonnet blanc et blanc bonnet

Les feuilles de salle l’avaient promis, le pari est tenu : Une Télévision française nous plonge dans l’intimité d’une clique de journalistes consciencieux percutée par le début de la privatisation télévisuelle. Mais la petite histoire écrase la grande, et les trois heures de spectacles truffées d’anecdotes récoltées au fil d’un long travail d’investigation laissent finalement le sentiment de reproduire ce que la pièce de Thomas Quillardet semblait précisément vouloir dénoncer. Les informations se multiplient sans que le contexte politique ou économique ne soit réellement explicité, l’analyse s’efface au profit des récits intimes et fragmentés, le réalisme du jeu prend lieu et place des documents d’archives.

L’occasion était belle, pourtant, de rappeler que la privatisation partielle de la télévision publique a été impulsée par le gouvernement Chirac lui-même, que le choix s’est porté sur TF1 puisque considérée comme la plus frondeuse par la nouvelle majorité de droite. Utile encore de revenir sur l’obsession du « mieux-disant culturel » qui hantait les discours de François Léotard, alors ministre de la Culture et de la Communication. Selon lui, la privatisation visait à assurer l’indépendance de l’information vis-à-vis des pouvoirs de l’Etat, à favoriser la création française de qualité et faire rempart à l’assaut des programmes américains et japonais. À voir les grilles de TF1 et de l’ensemble du PAF contemporain, l’annonce du ministre sonne aujourd’hui comme une vilaine blague. Mais en élève studieux, le géant industriel Francis Bouygues reprendra mot pour mot le cahier des charges imposé par le gouvernement, et remportera le gros lot sous le nez du groupe Hachette bien trop assuré de son succès. Enfin, le projet porté par Thomas Quillardet aurait peut-être été l’occasion de rappeler que TF1, bien avant sa privatisation, avait déjà opéré un virage vers le divertissement et les coupures publicitaires sous la présidence d’Hervé Bourges, lui-même nommé par le gouvernement socialiste de François Mitterrand.


> Une Télévision française de Thomas Quillardet, du 5 au 12 janvier au Théâtre des Abbesses, Paris ; les 25 et 26 janvier à La Coursive, La Rochelle ; le 29 janvier à l'Équinoxe, Châteauroux ; les 1er et 2 février au Grand R, La Roche-sur-Yon ; le 4 février au Théâtre d’Angoulême ; les 22 et 23 février à La Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq ; le 26 février à La Passerelle, Gap