Capture d'écran de La Commission des déchets de Morten Traavik. © D. R.
politique Pluridisciplinaire

Norvège Tabloïd

Depuis 2017, un compte Facebook anonyme harcèle les danseurs de Norvège en ciblant majoritairement des femmes, des personnes queer ou racisées. Une vaste histoire qui a brisé des carrières, fait tomber un ministre douteux, et remet en cause la subvention publique de l’art dans un pays pourtant richissime. Plongée scabreuse dans la presse à scandales, et dans une filière de l’extrême droite, déterminée à miner la scène expérimentale.

Par Léa Poiré publié le 13 avr. 2022

 

 

Du nord au sud de la Norvège, les températures du mois de décembre restent coincées en dessous de zéro. Pour Noël 2017, un calendrier de l’Avent un peu spécial est venu jeter un froid encore plus glacial sur le petit milieu de la danse et de la performance indépendante. La veille du réveillon, Harald Beharie attrape son smartphone au réveil et ouvre Facebook. Le jeune artiste basé à Oslo découvre une vidéo d’une minute, qui porte son nom et le titre du spectacle qu’il est en train de créer avec Louis Schou-Hansen. Un projet pour lequel les deux amis ont obtenu leur toute première subvention. À l’écran : l’un, hilare, frappe le sol avec des bouts de bois tandis que l’autre, culotte remontée entre les fesses et lunettes de soleil sur le nez, singe grossièrement quelques pas de danse classique en talons et chaussettes. L’extrait est accompagné d’une légende : « Quelqu’un vient de pomper 600 000 NOK d’argent public [57 500 euros] grâce à un concept de danse absurde que seuls les bureaucrates culturels ne voient pas comme une plaisanterie. » Sous la vidéo, les commentaires s’accumulent : « J’espère que vous vous enfoncerez des côtelettes dans la gorge et étoufferez lentement » ; « C’est notre argent ! » ; « Putain de parasites ». Harald Beharie se souvient du contexte. « C’était une blague qu’on avait filmée avec nos smartphones pour inviter les gens à un laboratoire artistique. On sortait tout juste d’école d’art mais ça a été présenté comme notre véritable travail de création. C’est difficile de recevoir autant de haine avant même d’avoir commencé sa carrière. » Louis Schou-Hansen complète : « Tout cet épisode me semblait assez loin de la réalité, comme un discours de Donald Trump. Mais, deux mois plus tard, la vidéo a été reprise par la télé nationale dans un talk-show. Le journaliste tenait un string en simili-cuir en ricanant: “Profitez bien de l’argent du Conseil des Arts [organisme qui distribue les subventions – Nda]”. C’est ce qui m’a fait le plus de mal. » Les deux artistes nabandonnent pas leur projet pour autant : deux ans plus tard, ils occupent un théâtre avec une trentaine de performeurs pour y créer Shine Utopinans, sorte de village temporaire et utopique pour développer des pratiques de soin, d’entraide et de confiance.

Le 18 décembre 2017, Mette Edvardsen n’est même pas étonnée de voir son solo Black apparaître dans ce fameux calendrier. Quelques mois auparavant, alors qu’elle bouclait sa valise pour partir à New York, l’artiste qui élargit le domaine de la chorégraphie à la conversation et ouvre la danse aux mots, est alertée par une collègue qui lui envoie une vidéo sur Facebook : « Mette Edvardsen recevra 1,9 million NOK [182 000 euros] de vos impôts sur les quatre prochaines années pour faire ceci. » D’une voix calme, presque anesthésiée, la chorégraphe se désole : « Dans les commentaires, on m’a traitée de folle et sommée de retourner à l’asile. En 2020, ce financement destiné à créer mes spectacles et structurer ma compagnie a été renouvelé. J’étais à la fois très heureuse et pincée à l’intérieur. Je me disais: ça va recommencer. Ça n’a pas loupé, un nouveau post est sorti, présentant ma subvention comme un salaire et les tournées de cette pièce comme des voyages aux frais du contribuable. Cette fois-ci, j’ai aussi reçu des insultes en messages privés. »Aujourdhui, ces trois clips diffamatoires ont été vus près de deux millions de fois en cumulé, un chiffre considérable dans un pays qui compte 5,3 millions d’habitants.

 

Voiture incendiée, croix gammée, courriers de menaces avec lettres découpées dans le journal... Les renseignements norvégiens annoncent l’arrestation de la suspecte : l’épouse du ministre de la justice.

 

 

Remuer les déchets

Qui prend ce malsain plaisir à intimider les artistes norvégiens, tout particulièrement les femmes et les performeurs racisés ou queer ? La page Facebook à l’origine de toute cette violence se garde bien de décliner son identité. Son logo : le dessin d’un homme avec une calculette. Son nom : Sløseriombudsmannen, qui signifie « médiateur des déchets ». Son but affiché : enquêter sur les gaspillages de fonds publics, sur un ton mi-humoristique mi-sérieux. Le compte est directement inspiré d’une organisation suédoise qui milite pour la baisse des impôts. Mais alerter sur les bourses de recherche, le dépassement de budget d’un chantier, la construction d’un parc nautique ou une prestation en communication commandée par le ministère de la Santé, ne suffisent pas à générer des likes ou une pluie de commentaires et d’emojis enragés. Les vidéos détournées de danse contemporaine sont un filon bien plus juteux. « Être harcelée sur Internet, cest ressentir une tension continue, comme une paranoïa. Jimaginais quil y avait constamment quelquun caché derrière ma porte. » Mia Habib s’est elle aussi retrouvée propulsée dans la machine de l’Avent. Quand la vidéo de son travail a été publiée une seconde fois en 2018, le site norvégien d’extrême droite Resett s’en est fait le relais. En plus des moqueries habituelles déferle une vague de commentaires islamophobes. « J’ai reçu des appels anonymes de gens qui me hurlaient dessus et raccrochaient. » La danseuse et chorégraphe, née à Huston au Texas et élevée à Haugesund, une petite ville portuaire à l’ouest de la Norvège, porte plainte contre le site pour propagation de discours haineux. Davantage pour faire réagir la communauté artistique que pour espérer un résultat : la plainte est classée sans suite. « Les gens voient un truc marrant: à moitié nue, je gigote et me traîne sur un sol jonché de gros tas de poils bruns. Ils cliquent, ils rigolent et partagent mais ne savent peut-être pas que cette page Facebook, innocente en apparence, blanchit quelque chose de bien plus sombre»  Très tôt, Mia Habib comprend la connexion du compte anonyme avec un parti politique. « Quand les élections approchent, tu peux voir que la page pousse les followers à aller voter, soit pour Liberalistene, soit pour FrP», explique-t-elle. De droite dure populiste, le FrP a tenu le pouvoir du régime parlementaire de 2013 à janvier 2020 en coalition avec les conservateurs. Liberalistene, quant à lui, est un micro parti « parapluie » qui récupère les politiciens sortant du FrP. Leur ligne ultra-libérale se dit individualiste mais pas nationaliste. « Avec un petit groupe, on a mené l’enquête. Le graphisme de la page Facebook et la couleur violette du logo étaient les mêmes que ceux du site de Liberalistene. Aussi, le propriétaire du nom de domaine du site internet associé à la page était un membre du parti!  »Voyant venir le danger, Mia Habib sexprime dans une interview donnée à un média en ligne dédié aux arts vivants. Mais un député du même parti rejette en bloc leur implication et nie toute tendance xénophobe.

Hanan Benammar, artiste française d’origine algérienne, installée depuis 10 ans à Oslo, tente elle aussi de voir derrière la vitre sans tain de la mystérieuse page Facebook. « J’ai posé des questions à droite à gauche car plusieurs personnes savaient qui c’était mais n’osaient pas en parler. » Elle passe alors des journées entières à lire les articles reliés de près ou de loin au sujet, à repérer des noms, à recouper les informations. Et continue de laisser traîner ses oreilles. Un jour, une source lui glisse une photographie qui confirme enfin son intuition. Le 2 mars 2021, en direct dans son projet artistique radiophonique The psychobitch free speech totalitærian radio show, elle balance la tête pensante du compte Facebook : Are Søberg. L’homme de 38 ans a un profil assez banal. Petit millionnaire, au salaire de 5 500 000 NOK annuels [527 000 euros], formé à l’économie, il a longtemps été gestionnaire de portefeuille et investit dorénavant son argent dans la biotech et les soins à domicile. Surtout, c’est un ancien membre du parti Liberalistene. « Sur la photo, on voit Are Søberg discuter amicalement avec Espen Teigen. Lui, c’est un génie des réseaux sociaux. Ancien responsable des médias d’une politicienne du FrP, il est journaliste pour Nettavisen, un tabloïd en ligne très connecté au pouvoir. Ils étaient là, tranquilles, à un festival de théâtre dans un bled à 8 heures de route d’Oslo pour voir une pièce de Vegard Vinge, un des artistes qui a été le plus lourdement attaqué. »

 

Croix gammée et voiture brûlée

L’affaire aurait pu être simple : une plateforme d’extrême-droite harcèle des artistes, l’opinion se révolte, fin de l’histoire. « Il se trouve qu’Are Søberg a eu le soutien de tout le monde, même du Conseil des Arts qui l’a invité dans un podcast, et la quasi-totalité des médias qui ne remettent jamais en question leur source », analyse Jon Refsdal Moe, ancien doyen de l’Académie des Arts d’Oslo KHiO et professeur de dramaturgie à l’université de Stockholm. « Quand le département des études théâtrales d’Oslo a été fermé en 2011, personne ne s’est alarmé. Résultat : aujourd’hui, il y a de moins en moins de critiques d’art et l’infrastructure intellectuelle est affaiblie. Cette affaire est une conséquence logique des récentes évolutions structurelles : le champ artistique est très largement financé par les pouvoirs publics mais n’est plus défendu par personne. »

L’académicien comme les artistes interrogés rappellent qu’il est indispensable de regarder la situation sous la lumière d’un autre cas qui a secoué la Norvège pendant trois ans : Ways of Seeing. En novembre 2018, Pia Maria Roll – une autre cible du calendrier –, Sara Baban, exilée du Kurdistan irakien et Hanan Benammar présentent leur pièce de théâtre documentaire Ways of Seeing au Black Box teater à Oslo. Sur scène, les trois femmes retracent leurs origines : Hanan Benammar parle de son père militant en Algérie et dénonce en filigrane la montée du racisme et la normalisation de la rhétorique d’extrême droite en Norvège. Un passage en particulier fait parler de lui : sur un écran, les maisons de dirigeants du FrP apparaissent, filmées depuis la rue. « On entend le vent, les oiseaux. On remarque la météo qui change. Il y a quelque chose de symbolique dans ces façades blanches qui se ressemblent toutes. Derrière cette image policée de la Norvège, quels sont les côtés sombres et les forces en présence ? » Anne-Cécile Sibué-Birkeland, la directrice du Black Box teater, et les trois artistes sont accusées par la propriétaire d’une des maisons, Laila Bertheussen, épouse du ministre de la Justice affilié au FrP, d’atteinte à la vie privée. Dans les mois qui suivent les représentations de la pièce, le couple est victime d’actes d’intimidation : voiture incendiée, croix gammée peinte en rouge sur leur façade, accompagnée du mot « raciste » mal orthographié, et courrier de menaces composé des lettres découpées dans le journal. Alors que l’opinion et les médias s’accordent pour faire peser la responsabilité de ces attaques sur la compagnie et le théâtre, en mars 2019, c’est la surprise générale : les renseignements norvégiens annoncent l’arrestation de la principale suspecte, Laila Bertheussen elle-même. Son époux, tout en haut de l’appareil juridique, démissionne dans la foulée. Mais pour les artistes, le mal est fait. La veille de l’interpellation, la Première ministre Erna Solberg s’exprime à la télévision nationale et déclare que Ways of Seeing « fait qu’il est plus difficile d’être politicien aujourd’hui ». Le professeur Jon Refsdal Moe résume : « Elle leur a fait porter le chapeau. Tout ceci a créé énormément d’hostilité envers les artistes indépendants du spectacle vivant. »

 

Troll de théâtre

Depuis 2017, les artistes norvégiens se réveillent la boule au ventre chaque matin de décembre. Mais un metteur en scène a choisi de s’engouffrer dans la gueule du loup. Il faut dire que Morten Traavik est coutumier de la chose. La cinquantaine, moustache grisonnante barrant un visage carré, l’artiste puise sa matière dans la provocation. Fort d’une vingtaine de voyages culturels en Corée du Nord et d’une fascination pour les régimes anti-démocratiques, il cite aléatoirement Mobutu ou Mao. C’est au cours du traditionnel dîner de Noël de sa compagnie que l’artiste apprend l’existence du compte Facebook, encore anonyme à l’époque : « J’ai immédiatement envoyé un selfie avec un billet de 100 NOK roulé dans le nez, faisant semblant de sniffer un rail de coke, alors qu’en arrière-plan le reste de la compagnie avalait cul sec des cocktails aux frais du Conseil des Arts », raconte-t-il avec fierté. Le metteur en scène indique le montant des subventions qu’il reçoit – 270 000 euros par an – et demande à faire l’objet de la vidéo du 24 décembre. Premier contact réussi.

Morten Traavik mûrit ensuite l’idée de produire un spectacle sur la valeur de l’art et de l’investissement public, dans un genre qu’il nomme « l’hypertheatre » : une performance sans frontières entre la scène et le dehors. Il invite le millionnaire Are Søberg à y participer et propose à la communauté artistique d’entrer dans son « espace de dialogue ». La plupart des artistes refusent de monter sur scène avec celui qui les a piétinés. Qu’à cela ne tienne : le metteur en scène utilisera les clips du calendrier. À l’humiliation s’ajoute l’incompréhension lorsque le BIT Teatergarasjen à Bergen, l’un des trois seuls théâtres de programmation du pays, très impliqué dans le champ de la danse contemporaine, annonce la coproduction et la programmation du premier épisode du show. Rassemblant une myriade de voix polarisantes – le directeur du théâtre, un politicien d’extrême gauche et une autre du FrP, une célébrité, un peintre hyperréaliste, un artiste polémique qui a décapité une poule en public, un avocat qui certifie la légalité des propos et des followers du compte Facebook – la pièce voit le jour à la sortie du dernier confinement, sous le nom de : La Commission des déchets. En pleine lumière, Are Søberg se tient triomphalement aux côtés de Morten Traavik en costume militaire autoritaire.

 

 

 

L’ascension du Père Noël

Depuis le show, la situation sombre chaque jour un peu plus vers un incontrôlable chaos. En juin dernier à Drammen, une petite ville à 40 kilomètres au sud-ouest d’Oslo, se tenait la première édition d’un forum organisé par les pouvoirs publics, qui affichait l’ambition salutaire de rassembler l’ensemble des acteurs culturels pour discuter pendant trois jours. Mais l’événement prend l’eau : à la dernière minute, les organisateurs annoncent la programmation du second épisode de La Commission des déchets, seule œuvre au programme. Deux artistes refusent de participer à une réunion organisée par la Commission sur la Liberté d’Expression – une instance montée par le gouvernement pour dresser un état des lieux sur le sujet à l’horizon 2022 – car Are Søberg est aussi de la partie ; un membre de cette Commission démissionne pour protester contre cette invitation qui empêche l’écoute de voix plus fragiles ; le milieu tout entier émet des doutes sur ladite Commission, dont deux membres ont performé dans La Commission des déchets ; le syndicat des danseurs se retire du festival en partageant ses inquiétudes sur un climat devenu « plus rude et plus agressif » ; 14 autres syndicats soutiennent ces préoccupations. Le retour de bâton ne se fait pas attendre : chaque jour dans les médias, des dizaines de papiers d’opinion les accusent de boycott ou de censure. Ils reprochent aux artistes de ne pas être capables d’embrasser la critique, voire d’être un frein à la liberté d’expression. « Je vais de stupéfaction en stupéfaction, soupire, dépitée, Anne-Cécile Sibué-Birkeland, directrice du Black Box teater. En Norvège, la société est très égalitaire et la liberté d’expression très grande [le pays est premier du classement Reporter Sans Frontière pour la liberté de la presse – Nda]. Mais tout cela comporte des travers: chacun a quelque chose à dire et on doit systématiquement entendre toutes les voix, même les plus extrêmes. Sans qu’aucune analyse n’en soit faite. Actuellement, on navigue dans un bruit constant, qui ne produit pas de discussion constructive. Je ne sais pas comment il est possible de défaire tout ça. »

En sept ans d’existence, la page Sløseriombudsmannen a atteint 77 000 followers. Le millionnaire est le nouveau chroniqueur du journal en ligne Nettavisen. Il est nominé par un politicien du FrP pour le prix du « Libre Mot », décerné par une fondation privée qui promeut la liberté dexpression ;  et brigue  à moitié sur le ton de la blague, une place au Conseil des Arts pour réduire denviron 90 % son budget. Ce regain dambition, il le doit en partie au metteur en scène de La Commission des déchets. « L’expérience avait beau être un peu effrayante au départ, à l’arrivée c’était plutôt réussi. J’ai beaucoup appris aux côtés de Morten Traavik. Cette pièce m’a fait grandir, je lui en suis d’ailleurs très reconnaissant. »

 

 

Texte : Léa Poiré

Photographies : Ivar Kvaal pour Mouvement

 

Légendes : 

1. Harald Beharie, 29 ans. Sa performance Shine Utopians créée avec Louis Schou-Hansen a été l'un des deux projets nominés pour le prix 2020 de l'Association des critiques d'art en Norvège.

2. En centre-ville d'Oslo, pour développer sa pratique d'écriture, d'édition et de chorégraphie, mais aussi pour gérer l'administration de sa compagnie, Mette Edvardsen partage la location d'un espace de travail avec un couple d'artistes.

3. Capture d'écran de La Commission des déchets de Morten Traavik.