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Dans « la plus grande démocratie du monde », occidental du moins, le droit des femmes a été violemment remis en cause : plusieurs États d’Amérique viennent d’interdire l’avortement, près d’un demi-siècle après sa légalisation, sous la pression des Républicains religieux. Un relent de conservatisme qui réveille les fantômes de nos sociétés patriarcales et la manière dont celles-ci contrôlent, musèlent, diabolisent ou éclipsent le « sexe faible » de l’histoire, des sphères de pouvoir mais aussi artistiques. Sur les planches des théâtres, à défaut des coulisses, il arrive que cette tendance se renverse. Au festival de Marseille, deux pièces interprétées par des femmes, Mailles de Dorothée Munyaneza et Sonoma de Marcos Morau, se regardent en miroir : les danseuses, africaines et afro-descendantes pour les premières, de la compagnie espagnole La Veronal pour les secondes, s’y réapproprient, par leur corps, une place dans l’espace à la fois mémoriel et politique. 

 

Une immense croix gît sur le plateau, enroulée dans des cordes : symbole du martyr, de la pénitence mais aussi de l’église catholique, très puissante en Espagne jusqu’à la fin de la dictature franquiste en 1975. Autour, dix femmes, coiffées de bonnets et vêtues de robes à la mode paysanne du XIXsiècle, s’alanguissent, comme les passagères du radeau de la Méduse, et se lancent dans une litanie sur le modèle du Sermon sur la montagne : « Bienheureux les humbles en esprit, car c’est à eux qu’est le royaume des cieux » – un discours qui a pu être interprété comme une justification de l’exploitation des hommes ici et maintenant. Les danseuses de Sonoma sillonnent la scène, presqu’en la survolant, dans leurs grands jupons noirs telles des marionnettes aimantées, puis muent en pantins cagoulés façon bourreau. De rondes en rotations, et de chants articulés en cris de meute, ce qui ressemble à des danses traditionnelles populaires vire au sabbat de sorcière. Cette figure créée par le pouvoir religieux pour justifier la persécution des femmes et instituer leur soumission dans le monde chrétien du XVe au XVIIe siècle. À mesure que les corps tournoient et exultent, le décor, cerné par de grands panneaux blancs, s’élargit pour devenir poreux à d’autres mondes, inspirés par l’univers de Luis Buñuel et des surréalistes espagnols. Des figures cauchemardesques y surgissent : deux vieilles femmes aux têtes surdimensionnées, une géante décapitée. Un autre tableau immerge dans une scène plus mythologique dans laquelle les danseuses ressemblent à des nymphes aux blanches robes, telles que fantasmées dans les peintures européennes néo-classiques, voire à de jeunes vierges en fleurs. La parabole biblique se poursuit dans leurs bouches, cette fois d’après les dix commandements « Tu ne tueras point ». Auréolées de grandes couronnes de fleurs blanches, elles évoquent ces statues de Sainte Marie transportées sur des chars lors des processions religieuses espagnoles ou encore les autoportraits de l’artiste surréaliste Frida Khalo. Cette galerie de personnages féminins trouve son apogée dans celui de la guerrière, lorsque les danseuses se rassemblent en rang, tambours battants : « C’est nous qui avons transformé l’eau en vin ». Et de lancer, en ultime note pour le futur : « C’est nous, la révolution ». 

 Sonoma de Marcos Morau © Albert Pons 


Un nouvel humanisme 

La présence du religieux s’avère moins évidente dans Mailles, si ce n’est à travers des éléments comme le hijab et le kufi. Mais une dimension spirituelle sous-tend la pièce de Dorothée Munyaneza dès son ouverture avec un son de cloches et ces six silhouettes de femmes marchant sobrement enroulées dans de grandes tuniques noires et bleues foncées. Des vêtements évolutifs, conçus par Stéphanie Coudert, à la fois obstacles et refuges. De solos en danses de groupe, derviches ou bailaoras, de poèmes ou slam en chants polyglottes et de récits intimes en odes collectives, ces danseuses, comédiennes, performeuses, autrices et compositrices issues de la diaspora africaine (Dorothée Munyaneza, Ife Day, Yinka Esi Graves, Asmaa Jama, Elsa Mulder, Nido Uwera), tissent une toile de Bristol à Port-au-Prince en passant par Marseille et Séville : « Nous sommes une famille de mangroves », ces écosystèmes composés d’arbres capables de fixer leurs racines dans de l’eau salée, connus pour contribuer à la « résilience écologique ». Une toile dans laquelle des rondes autour d’un feu imaginaire ricochent sur les mouvements plus sensuels de femmes fatales ; où les corps, qui semblent aimantés à la musique et aux chants, sont traversés de spasmes ou se métamorphosent en fauves. « Vous êtes belles mes filles », « Avancez mes sœurs » entonne, martiale et joyeuse, la doyenne du groupe. Derrière le bruit des pas lourds et des clochettes se faufilent les spectres de l’esclavage, sous les mots qui évoquent la mer, les racines, le sel et les os, ceux de la traite transatlantique au cours de laquelle se noyèrent des milliers de personnes déportées. Entre les mailles, c’est toute une cohorte d’âmes oubliées, parfois venues du fond des âges, que semblent porter ces femmes : « le poids de la peine », de la violence des hommes et de la fureur d’où elles puisent leur puissance vitale et solaire. Sous leurs gestes et leurs paroles couve une mémoire de l’eau, matricielle, qui « revient avec la pluie » et draine les voix de la multitude invisible jusqu’à ce qu’elles débordent, peut-être, au-delà de la scène. 

 

> Le festival de Marseille a eu lieu du 16 juin au 9 juillet