Sur un champ de ruines. Ainsi s’ouvre La flûte résolument désenchantée qu’a imaginé Clément Cogitore. Mais pas n’importe lequel. Les spectateurs du Festival d’Aix-en-Provence, à cheval sur le patrimoine comme ils le signaleront dans la soirée, ont sans doute reconnu l’architecture baroque du Théâtre de l’Archevêché dans lequel le spectacle est donné. L’image, qui lance un montage d’archives sur les ravages de la Seconde Guerre mondiale en ouverture de l’opéra, glace le sang. Elle rappelle la possibilité de la guerre et du massacre. Ne jamais nous croire à l’abri, nous susurre-t-on. Mais l’archive est un fake. Seules les voies ferrées ont été bombardées à Aix-en-Provence en 1944 et le Palais de l’Archevêché, qui deviendra un théâtre en 1948, n’a pas été touché.
C’est là une des riches idées qui pavent cette étonnante adaptation tout en vidéo et found footage du magnum opus mozartien. Les procédés sont connus : confondre le vrai et le faux – rien d’étonnant pour un genre aussi factice que l’opéra –, l’intime et le collectif – vues d’ensemble ou instantanés domestiques –, et se fabriquer ses propres sources historiques – une pratique désormais militante. Projetée en fond de décor, sur une toile translucide à l’avant-scène, ou sur un trio de tentures en cœur de plateau, la trame filmique dont Cogitore enrobe l’entièreté de cette Flûte dresse une curieuse analogie entre l’ascension de la société industrielle occidentale au XXe siècle et ce conte initiatique datant du XVIIIe. Un conte dense et fantasque : on y trouve des emprunts au récit d’aventure, à la comédie, au fantastique, ainsi que des motifs spirituels sur l’ombre et la lumière – un sous-texte maçonnique limpide, Mozart étant membre d’une loge.

La Flûte-enchantée au Festival d'Aix-en-Provence, 2026, © Jean-Louis Fernandez
Rappel narratif : la Flûte enchantée suit les aventures du prince Tamino parti délivrer Pamina, fille de la perfide Reine de la Nuit, des griffes de Sarastro qui la détient dans une forteresse ultra sécurisée. Il est flanqué du clownesque Papageno, bien moins vaillant. Une fois réunis, le héros et son héroïne endureront une série d’épreuves pour faire adouber leur union par les templiers de Sarastro. Du récit d’origine, Cogitore ne sacrifie rien. L’orchestre, ferme et sans emphase, le soutient avec sobriété, tout comme le casting vocal. L’intervention du plasticien et vidéaste réside dans la frise chronologique vingtièmiste qu’il colle à la Flûte. Sur le premier acte, c’est un tableau digne du Allemagne année zéro de Roberto Rossellini, planté dans les décombres de la guerre, que Tamino et Papageno, encore en haillons, traversent avec brouette et bâtons. Leur quête prend de l’élan tandis que s’érige la société d’abondance : deux structures à étage en verre et en métal, labo ou muséum d’histoire naturelle, encadrent le plateau pour figurer la société de Sarastro. Une communauté en costume des années 1950 s’anime alors et les vidéos passent à la couleur – culture du loisir, ouvriers bâtissant des ponts, confort middle class. Cette course au progrès culminera dans une scène de liesse, placée en contre-jour devant des images en négatif vert fluo d’un feu d’artifice. Conclusion chimique pour une ascension au goût amer.
L’épopée mozartienne se voit également transposée, en partie, dans le monde de l’enfance. Sur le premier tiers du spectacle, Pamina et Tamino sont campés par des enfants flanqués de doublures vocales adultes, discrètement vêtues. D’autres meutes de bambins rodent aussi. On retrouve ici un motif cher à l’artiste : l’enfant sauvage, puissant et autonome, qui défie l’ordre dominant. Dans son documentaire Braguino, c’était une fratrie ermite en Sibérie, puis, dans sa fiction Goutte d’or, des gosses de Tanger qui font la loi à Paris. Ici, ce sont des bambins qui fuient une bande de flics lookés vintage – les gardes de Sarastro –, une image difficilement détachable de l’arrestation du jeune Hamza « La Douane » au canal Saint Martin, marronnier raciste des médias de droite cet été. Chez Cogitore, le conte pour adultes est donc rendu aux enfants. Ce doux décalage se retrouve aussi dans la façon dont sont dépeints deux personnages majeurs : Sarastro, baron aveugle à la tête d’une mafia technocrate, et la Reine de la Nuit, plus désemparée que manipulatrice. Autant d’ajouts teintés d’une ironie légère mais distincte, qui n’écrasent jamais le livret ni la partition pour autant.

La Flûte-enchantée au Festival d'Aix-en-Provence, 2026, © Jean-Louis Fernandez
Mais c’en est déjà trop pour le public du festival d’Aix-en-Provence, qui le fera bruyamment savoir. Dans son adaptation cinématographique de la Flûte en 1975, c’était déjà vers les spectateurs du lyrique qu’Ingmar Bergman fléchait notre regard. Pendant l’ouverture et à d’autres occasions dans le film, la caméra du maître suédois s’attardait longuement sur ces visages en contemplation : patience, émerveillement, sagesse dans la réception. Un geste d’une poésie troublante, mais aussi un hommage à l’universalité de l’œuvre, que le cinéaste adaptait alors sur un mode plus carnavalesque. C’est un tout autre spectacle que nous offrent les Aixois dont un bon tiers, aux saluts, hueront avec véhémence Clément Cogitore. À la sortie, le mot « pédophilie » fusera parmi les spectateurs quant à la présence d’enfants au casting. La « bataille culturelle » ne connaît donc pas de trêve, même au Théâtre de l’Archevêché.
Die Zauberflöte – La flûte enchantée par Clément Cogitore, jusqu’au 21 juillet dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence au Théâtre de l’Archevêché
Lire aussi
-
Chargement...

