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Dans L’effet de Serge, son premier succès en 2007, Philippe Quesne posait les bases : jeu suspendu, silences prolongés, scénographie minimale et théâtre d’objet. Le personnage éponyme y convoquait ses amis dans un salon dépouillé pour leur présenter des spectacles bricolés et tout en retenue. Dix-huit ans plus tard, le metteur en scène revisite cet appartement dans Le Paradoxe de John : confié à Madame Laugier, une amie galeriste, le bien est transformé en espace d’exposition et son jardin en atelier. Sur scène, une poignée d’artistes habillés comme des amateurs de country sont invités à investir l’espace et à y proposer des ready-mades ou des performances spontanées. 

 

On pense tout de suite à « Art », la célèbre satire de l’art contemporain signée Yasmina Reza. Dans ce blockbuster des théâtres privés depuis 1994, un groupe d’amis se déchire suite à l’acquisition d’un monochrome blanc par l’un d’entre eux. Le Paradoxe de John emprunte un chemin inverse en tout point. Aucune trace chez Philippe Quesne d’un propos définitif sur l’art. Toujours sur le fil entre absurde et premier degré, le metteur en scène déroule une série d’interventions in-situ : deux performeuses se glissent sous du lino et « donnent vie » au sol ; une artiste suspend une chaise au plafond et la voile d’un délicat plastique – une œuvre intitulée Le kyste de ma mère ; un homme propose de remplir l’espace d’art de mousse expansive et présente une démonstration sur maquette. Cette série de gestes est à la fois poétique et vaine, hors-sol et profondément sincère, ridiculement anecdotique et inoubliable de simplicité. On pouffe, on lève les yeux au ciel, on ricane franchement. 

 

Mais la mélancolie de ce Paradoxe de John a un gout différent de celle qui planait sur les dernières pièces de Phlippe Quesne. Fini les grands espaces et les paysages lunaires hantés par des marginaux. Voici venu le temps du domestique et de l’ordinaire, des espaces clos habités par des artistes proprets. Resserrée sur « l’appartement de Serge », l’intrigue distille un nouveau malaise : que valent ces individus qui font la fête au champagne, protégés de la violence du monde par du placo blanc ? Sont-ils insouciants ? Irresponsables ? La pièce ne tranche pas. Vous emporterez chez vous cette ambivalence.

 

Le ton bienveillant de la galeriste – interprétée par Isabelle Angotti –, les dialogues soufflés, le sérieux appliqué aux banalités et aux formules toutes faites : les amateurs reconnaîtront sans peine le « jeu Quesne » et celui-ci fait toujours effet. Dans ce théâtre de proximité, les objets disent autant que le verbe. Les chaises, la boule disco, la table et les tréteaux, la baie vitrée et les bonbonnes d’hélium : autant de props disponibles pour générer du poétique, détruire et assembler, tester des formes. Un heureux parallèle se dresse entre cette dramaturgie du matériel et le texte qu’a signé Laura Vazquez pour le spectacle. Ses poèmes – fragments lus à voix haute, diffusés en continu sur scène et rassemblés dans un livret – s’ajoutent tel un matériau parmi d’autres. Le sens y est secondaire : c’est la façon de manipuler le verbe, de découper et de remonter la phrase qui compte ici. 

 

En fusionnant leurs imaginaires, la poétesse et le metteur en scène insufflent dans leurs pratiques respectives une nouvelle énergie et font émerger des profondeurs une série de chimères. Installées au fond de la galerie, leurs créatures se meuvent lentement et formulent des pseudo-phrases gutturales. Mi-humains mi-objets, ces monstres sont libérés des attentes sociétales : personne n’attend d’eux d’avoir des idées sur les choses, de formuler de jolis discours ou d’inventer des formes. On en vient alors à désirer le destin de ces amas de couvertures et de latex, coincés au stade larvaire ou à celui de nourrisson : leur existence semble si pure, si vraie.

 

Le Paradoxe de John de Philippe Quesne a été présenté du 7 au 16 novembre dans le cadre du Festival d’Automne à La Commune, Aubervilliers

 

⇢ du 26 novembre au 6 décembre dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre de la Bastille

⇢ du 22 au 25 janvier au Théâtre Garonne, Toulouse

⇢ le 24 février à la Librairie 7L, Paris

⇢ du 3 au 5 mars au Lieu Unique, Nantes

⇢ du 10 au 13 mars au Théâtre National de Bordeaux-Aquitaine

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